LIVRE XI
s'épand par toutes les rues de ]a ville ; on recognoigt les ruses et les finesses de Cingar. Car |e pendard estait bien versé en tels stratagèmes, desquels il usoit souvent. Le peuple de Mantouë, tout estourdi, s'assemble, et là Zambelle leur récite sur l'ongle toute la farce ; l'un luy donne un chappeau de fleurs, un autre une autre chose. Gaioffe, bouffé, se choiera contre soy-mesme, se donne au diable, ïl fait dire à son de trompe par tous les carrefours que, si aucun peut prendre ces deux Cordeliers, ou ces deux ribbaud& couverts de si saincte robbe, ou seulement descouvrir et déclarer le lieu où ils se sont retirez, il aura pour recompense mille ducats. A ce cry, plusieurs, picquez d'un tel gamg, iherchent partout et ne s'ennuyent d'y travailler: ils courent çà et là ; ils remuent tout ; ils ne laissent tonneaux, coings, cavernes, maisons, églises, palais, tours; ils descendent jusques dans les privez, dans les puits ; vont chercher et remuer les matières fécales des privez publics. Car telle canaille n'a aucune honte, quand il est question d'argent ; elle ne pardonneroit ny à son père, ny à sou frère, ny à son amy ; c'est une très-meschante nature d'hommes, et une malheureuse race, qui tousjours n'ont l'esprit tendu qu'à gagner à toute reste, tels que sont cêS sergens, ces bourreaux de collecteurs de péages^ de daces, et de doiianne.
Le bon hoste, au logis duquel estoient Balde et Cingar, avoit entendu ceste recherche. Le meschant s'en vient devant le Preieur et Podestat, et déclare que ces moines gris estoient logez en son hostelei-ie, et en fait bonne, suflisante et prompte preuve, tellement qu'il tire le salaire promis. Aussi-tost,par le commandement du Prêteur, tout le monde s'esleve ; on prend les armes, et se hastent pour aller assaillir cette hostelorie. Le trompette, qui marchoit devant, advise ce jeune homme Léonard, ce Baron, dis-je, qui avait circui Je monde pour voir Balde à cause de sa grande renommée, et pour acquérir son amitié, et lequel ne sçavoit rien de son enlreprinse. Ce trompette l'advertit, et le prie de desloger de eeste hostelerie. Cingar, voyant ceey, parle en ceste sorte à Balde : « Ha, mon Balde, nous sommes contraincts mourir 1 Voicy le danger tout eminent. EnUn le renard tombe en la trappe. » Balde le regarde et luy respond : « Qui a-il, mon Cingar, qui me puisse arriver de plus honorable que de perdre ia vie m combattant? C'est
la dernière et souveraine louange à un soldat de mourir en une bataille. » Cingar, à la persuasion de Balde, se rasseura et perdit la peur, et par la fenestre avec une corde se coule à bas, espérant enlever les chevaux de Léonard ; mais les valets d'estable, ayans jà mis sur eux les selles, les accommodoient à cause que Léonard vouloit monter dessus. Balde demeure seul en la chambre et se prépare aux armes, et une heure luy sembloit mille ans.
Léonard, ignorant tout cecy, laisse la viande et commande à ses soldats de descendre à bas. Ils vont à Tescurie pour monter à cheval. Gomme Léonard avoit desjà le pied en l'estrier, Cingar tout armé l'appelle, et, approchant hardiment, prend la bride du chevalet luy dit: « Demeurez-làl le Prêteur et le Sénat vous commandent de venir à pied, et donner secours à ceux qui veulent prendre Balde, lequel est icy caché, et on vous recompensera bien de vostre peine. » Léonard respond: « Mon Balde est-il icy logé? Aucontraire, je jure Dieu que j'exposeray ma viepour Balde. Suyvez-moy, tous mes gens et soldats ! La mort me sera maintenant douce et très-agreable. » Et soudain se met legierement en selle. Cingar, joyeux au possible, lui descouvre tout, parlant à luy à l'oreille, et, ne luy demandant autre aide que de leur vouloir prester deux chevaux, avec lesquels Balde puisse éviter à ce danger. Alors Léonard descend de cheval et baise Cingar avec démonstration de grande amitié, et luy dit : Il ne nous faut pas demeurer icy longuement, et n'est temps de deviser trop. Allez, je vous suivray, et mes soldats viendront quant et nous :je suis résolu d'espandre ma viepour Balde. » Cingar ne demande que des chevaux. Léonard ne baille point seulement les chevaux, mais aussi l'espée de Balde, laquelle Cingar prend et la met à sa ceinture, et puis prie Léonard de s'en aller avec ses gens vers une porte de la ville, leignant de la vouloir détendre et garder, si d'adventure Balde la vouloit forcer et passer par icelle; et qu'estans là ils soient advisez, que, si d'adventure eux deux se retirent en cet endroit, ils leur facent passage, et soudain relèvent le pont-levis. « Je leferay ainsi ! » respond Léonard, et soudain remonte sur un autre cheval et se haste d'aller, estant suivy de tous les siens.
Or une grande trouppe de bragards, conduits par l'hoste, qui rapporloit ses mille ducats, approchoit; desjà toute l'hosteleiie estoit pleine d'aussi grand nombre d'hommes,