LIVRE Xli
têurs odoriférantes du ciel, et quand la terre, empreinte de la rosée, reçoit tout autour de soy sa nouvelle cotte bordée de fleurs, les arbres recevans aussi un plaisant ombrage par leurs feuilles nouvelles, faisans peu à peu les forêts monter leurs brins et scions jusqués au ciel. Le Rossignolt qui n'est jamais las de chanter à pleine gorge jour et nuic, sol la fa, excite les personnes par son doux et plaisant chant à prendre repos, et s'endormir dessus l'herbe ou à l'ombre. Apollo l'escuyer dompte ses pouliains pour les adextrer à son chariot; et Diane exprime durant la nuict Sa rosée ; les fontaines vomissent leurs pleins ruisseaux, et avec leurs petites ondes tremblantes abbreuvent les prairies, dont la Déesse printanniere seresjoûist, et s'embellist avec telle diversité de fleurs.
En ce temps, dis-je, Balde, Cingar, et le vaillant Léonard, descendiron! de leurs chevaux, non gueresloing de Chiozê, et repoî^ent leurs corps sur la belle herbe à un certain ombrage. Là, y avoit un pin eslevant sa cime fort haut en l'air, le feuillage duquel empeschoit l'ardeur du soleil, et rendoit une ombre fort fresche. Ces trois cavaliers descrochent leurs heaumes et h.'tbillemens de testé; détachent et débouclent leurs cuirasses soubs ce bel arbre ; et là se refrechissent avec un doux vent de Zephire, qui sOuftloit Là, avec doux et plaisans discours, Léonard descouvre à Balde son amour, d'où nasquit par entr'eux une société inséparable. Et pendant qu'eux deux tenoient tels propos qui leur estoyent fort agréable, Cingar deselle les chevaux, leur met en teste les licols, et les laisse coucher et tourner sur la paille; et, pendant qu'il les eslable, il contrefait des pets de la bouche, peit, peit, peit, pour les faire pisser.
La mer Adri.ttique n'est pas loing de là, laqueUe on nomme le golfe de Venise: vers icelle Cingar alloit pour guayer ses chevaux, et, y allant, chantoit tout joyeux son tire-lire. Aussi-tost qu'il fut arrivé au port de Chiozc, ne faillit, comme estant bien accort et advisé, de tirer de sa fauconnierc sa bourse, de peur qu'on la luy couppast ; car c'est là des habitans du lieu un des plus beaux dons de nature, ou de vertu, qu'ils ayent. Il void en ce port une grande carâque, qui portoit six mille bottes. Icêlle se preparoit pour aller en Turquie, après estre chargée dé plusieurs marchandises, quand elle iiuroit le temps à gré pour desloger, Cingar appelle soudain le patron de ce vaisseau,
et liiy demande s'il voudroit, en payant en bonne monnoye le passage, conduire en Turquie, et au pays des Maures, trois com]iagnons, et autant de chevaux. « Cela est difficile, respond le patron, et ne sçay quel moyen je pourrois trouver pour vous satisfaire; car maintenant arriveront icy trente marchands moutonniers du Tesin, marchands, dis-je, qui ont tousjours grande abondance de laines, et qui sont saouls ordinairement de pain de millet, et de grosse et espaisse bouillie. Iceux doivent charger ceste caracque de moulons Tesinois. > Gingar luy réplique : c Que fait cela? Je te prie, patron, mon amy, reçois ces bons compagnons; je te payeray à double. Nous ne sommes que trois, il ne nous faut pas grand'place. » Enfin le patron le luy accorde, et le prie de venir incontinent prendre leur place, avant que les Tesinois arrivent. * Je le feray, respond Gingar. » Et aussi-tost tourne ses chevaux, et s'en va à ses compagnons, lesquels, ayant le cœur joyeux, se délibèrent d'aller voir les pays estranges par mer et par terre. Ils s'en vont, trottant à la façons Françoise, vers la mer, et arrivent au bord, où estoit ce grand vaisseau, lequel ne sembloit point un navire, mais un fort chasieau dedan- la mer.
Là se voyent plusieurs Marchands Turcs et Allemans, travaillans à faire emplir Muran de leurs marchandises: vous y voyez plus de mille facquins, portans sur leurs dos pour un liard la charge d'un grand mulet, tant l'appétit de gaigner estrangle ces pauvres fols. La plus grand part de ces facquins sont Bergamasques : je ne parle pas des habitans de la Bergame, la prudence desquels est par tout notoire ; mais j'entends seulement parler de ceux, qui, saouls de chastaignes et de panade, sortent de la montagne de Cluson, et vont s'eslendre par tout le monde Quand ils deslogent de chez eux, ils n'apportant rien sur eux; mais, quancï Is retournent, ha! combien ils portent sur leurs espaules de nippes, s'en revenant gaillardement ainsi bien chargez. Ils sont trappaux, refaits, gras, de large quarreure, lestomach et la poitrine toute couverte de poil. Une autruche ne pourroit pas tant digérer de plomb, comme font ces facquins, de fer.: chacun d'eux mange quatte-vingts onces de gras fromage s;ins estre assis, disans que la nourriture de froma-e affcrmist l'eschine. Le fromage, dit Pizzanfare, engrossit le teint . loutesfois ceste re^^le est fausse en nos facquins. Sont-ils rudes à défendre leurs propres causes?