LIVRE XII
Le Bergamasque, avec son dur langage, y satisfera mieux, que ne sçauroit faire un Florentin, avec cent comptes inutiles. Il n'y a pays, qui ne soit plein de facquins. Par tout vous voyez mouches : par tout y a moines gallochers; vous ne verrez partout pas moins de facquins. Pas une nation ne se ennuyé du mestier de facquinerie : les facquins sont extraits de la race Bergamasque. Ils hantent les maisons des Nobles, et s'efforcent de complaire à Monsieur et à Madame. Ces facquins donc travailloient lors à charger ce navire, et portoient des fardeaux, qu'à grand'peine porteroit un chameau. Balde s'embarque et aussi ses deux compagnons, et logent leurs chevaux en un canton du vaisseau.
Voicy de loing arriver les Tesinois sublans souvent, ayans beaucoup de bergers conduisans leur bercail, qui estoit en si grand nombre, que la terre en sembloit couverte. Ils portoient sur leurs dos leurs foûillouzes, et avoient leur gros mastins attachez à leur ceinture, lesquels, quand il en est mestier, ils laschent pour se ruer sur les loups et les tuer. Il y avoit plus de trois mille moutons, et avoient tous la laine blanche, et estoientsans cornes. De la laine d'iceux se font les bureaux et autres draps de grosse estoffe. On tire la première par les oreilles dedans la navire : la quelle est incontinent suivie de toutes les autres, sans avoir aucune peur; car Nature a donné ceste faculté au bercail, de suivre tousjours la première, qui marche devant.
Mais quand cesle canaille de Tesinois eut veu Balde et ses compagnons armez dedans le navir, et leurs chevaux occuper la meilleure place du vaisseau : « 0, dirent- ils, patron, pourquoy rompez-vous les accors faits entre nous? Ne nous as-tu pas promis que tu n'en prendrois pas d'autres en ce navire ? Gardes-tu ainsi tes promesses ? Oh ! barqueroUiers, vostre foy est-elle ainsi entretenue en son entier? 0 gens, à qui est propre de donner des bourdes aux autres, et qui ne se soucient gueres de commettre une fausseté ! Tu es fol, et ne sçais, ô Chiozois, que tu fais, et lu ne cognois point telle marchandise, et quel est ce meschant gain. Reçois-tu des soldats et diables armez dans ton vaisseau? Jette ces François, jette nos ennemis ! Un paysan ne s'accorde jamais avc"- un gendarme, et ne souffriroient manger leur viande ensemble. J*ay bonne envie de leur rendre autant de bastonnades que nous en avons receu d'eux.
176 HISTOIRE MACGARONIQUE.
Nous en avons maintenant le moyen ; il faut, dis-je, leur rendre le change, que ces larrons s'en aillent hois d'icy, è leur faciende; il y a des forests et des cavernes : en icelles font mieux leur demeure tels voleurs, que de se venir meltre dedans des navires, et de se mesler icy parmy des gens de bien. S'ils ne s'en vont, nous les jetterons en l'eau par force. » Ainsi le plus grand paysan, et le plus audacieux, parla. Le patron ne leur respondit rien, estouppe ses oreilles à une telle honte, laquelle aucun masque ne pouvoit couvrir.
Or, Balde, entendant les parolles audacieuses de ce vilain moutonnier, desgaine incontinent son espée, et met son bouclier au bras, et se délibère d'attaquer ces braves marauts. Cingar le retient, et, en le retenant, parle à luy en l'oreille, et le prie de luy laisser la charge de faire ceste vengeance, a Cela, dit-il, mon Balde, n'est point séant à vous, ny propre à vostre vertu naturelle; mais appartient plustost à la subtilité de Cingar. Arreste-toy, je te prie : tu verras maintenant merveilles; il ne faut point endurer l'orgueil d'un villain merdeux : les uns riront ; autres, croymoy, pleureront. » Balde luy obeist, et rengaine son espée.
Cependant le vent doucement s'enfle, et la mer commence à se cresper, et faire branler ses ondes. Le vaisseau se sépare du bord, et peu à peu s'avance au milieu, et laisse le rivage, lequel, en fuyant ainsi, semble emporter avec soy les villes et pays. On ne void dcsjà plus les bois, on no voit ({ue la mer et le ciel; et les mariniers, en chantant, se reposent.
Cingar, cauteleux, voyant le temps proche, et propre pour mettre à effecL ce qu'il avoil en pensée, finement s'approche de l'un de ces paysans, luy disant : « 0, que voicy grande abondance de vivre 1 Veux-tu, mon compagnon, me vendre un gras mouton? » Le marchant luy respond ; « Moy ! trois, huict, quatorze, si un seul ne te suffit, moyennant que tu les veuilles payer, et que tu m'en donnes au moins huict carlins pour pièce. » Alors Cingar, le marché arrcsté, et prenant son mouton, luy compte de sa bourse huict carlins de cuivre, lesquels ilavoit nagueres forgez.
Les marchans esloient là i)r(!sens; et toute la compagnie, riches et pauvres, Lays, Moines et Prebstrcs, s'attcndoient de manger chacun un bon morceau de ce mouton; mais, balde con&iderant la luocqueric, desjà se presparc fort bien,