LIVRE XII
et chuchette en l'oreille de Léonard. « 11 sortira, dit-il, taiitost une belle farce : tais toy, je te prie, et t'appreste à rire. » Cingar prend par les oreilles ce mouton qu'il avoit acheté en présence de la compagnie, et le jette en la mer, du haut du navire. Chose merveilleuse, et paradvanture malaisée à croire à la compagnie! incontinent tout le troupeau à la file saute en la mer, et n'en demeura une seule pièce, qui ne sautast, et ne se jettast en l'eau L Par ce moyen, la mer fut toute couverte de poissons portelaines, et ces moutons paissoient autre chose que de l'herbe. Les Tesinois s'efforçoient de les retenir le plus qu'ils pouvoient ; mais c'estoit pour néant ; car enfin tout ce bestail abandonna le vaisseau. Au temps du déluge, les poissons, moulez au haut sommet des montagnes, contemploient les foresls, et se promenoient joyeux par dessus les ormes et peupliers, regardans au-dessous d'eux les prez et les fleurs; et maintenant le bercail paist soubs les e lUx l'algue, mange et boii ce qu'il ne veut, et se noyé tout à fait. Neptune lors feit un grand butin, s'esmerveillant d'où estoient descendus tant de moulons : d'iceux il fait un festin aux Nymphes et Barons de sa court, lesquels s'en farcirent à bon escient le ventre, laissons soubs la table des ossemens pour les chats.
Balde crevé de rire, Léonard en petto, et les autres en grongnent. Cingar ne rit point; mais feint estre marri, et rapporte à mal'heur ce qu'il avoit fiiit de guet à pend, e1 feignoit d'aller secourir ces bestes; mais, au contraire, subtilement il les poussoit en la mer : et vous eussiez dit à le voir bien embesongné, que les moutons estoient à luy, tant il sçavoit bien accommoder sa mocquerie. Et parce que
1 Nous n'avons pas besoin de rappeler que Rabelais a reproduit exactement ce trait {Pantagruel, liv. IV, ch. vu) : « Tous les aultres moutons, crians et bellans, commencèrent soy jetter et saulter en mer après à la fiie. La foule estoit à qui premier y saulteroit après leur compaignon. » Les commentateurs de maître François ne signalent pas ce passage de Folengo ; le docteur Régis lui-nicine n'en parle point dans son volumineux conunenlaire sur Pantagruel. La Fontaine s'est souvenu de ce trait lors- (juil a parlé « d'un mouton qui va dessus la foi d'autrui, » el chacun a lu dans le Mariage de Figaro (acte IV, se. vi) : « Lt rage de sauter peut gagner; voyez les moutons de Panurge. > Swift a de même parlé de cette manie d'imitation chez la gen! bêlante.
chaque mouton, sautant ainsi, chantoit en prononçant bai^ baiy sa misérable mort, de là la prochaine ville fut nommée Bebba, et le peuple d'autour fut par nos anciens appelé Bebbens. Iceux ont autrefois dompté les vieux Poposses, et avoient sous leur domination les Malgariens.
Or, estant tout ce troupeau noyé et perdu, trente villains allèrent aux pertuisanes, et commencèrent à s'escrier. Cingar incontinent prend sa halebarde, appelle Balde et Léonard, lesquels aussi desgainent leurs espées, et prennent leurs boucliers : dont ces paysans estonnez retirèrent le pied arrière, quand ils virent ces trois braves champions en armes, et Cingar leur dit: « Osez- vous, villains, ainsi braver? Vous vous en orgueillez, marauts? Dites-moy, poltrons maudits, dites-moy, larrons, par quel droit pouvezvous défendre votre cause? Est-ce l'usance de vostre pays d'ainsi tuer les personnes ? Ne puis-je pas dépendre mon bien comme je veux? Ce mouton-là estoit mien, ma bourse l'avoit payé, et, vous, mangeurs de rabiolles, en avez tiré huict carlins. Ne puis-je pas disposer du mien selon ma fantaisie? Que ces gentils-hommes, ces mariniers, ces prebstres, ces beaux pères confesseurs, qui ne voudroient dire une menterie pour tous les saincts qui logent en paradis, en diçent ce qu'il leur en semblera? Qu'ils disent vérité, et qu'ils n'ayent respect à personne? Le fort gaste le droit. Or sus, voilà les armes, qu'ils disent de quel costé est la vérité, et que tout nostre différend dépende de leur jugement? Si j'ay tort, espérez en avoir la raison. Je suis assez suffisant pour payer un monde de moutons : mettez aussi bas vos dagues roûillées; autrement, nous vous monstrerons par effect, sans parolles, que c'est que d'un soldat en armes. Ce nous est un sainct sacrifice, et agréable au ciel, et une œuvre de charité d'escorcher villains. L'orgueil sied mal lousjours aux nobles; mais c'est une meschanceté grande à des paysans d'estre superbes et audacieux. La race de paysans est certes mal née ; quiconque favorisera et défendra les paysans soit pendu, et qu'aucun n'aye pitié de luy que le paysan mesme ! Quant à moy, je croy que les lièvres et les chiens, les loups et les brebis, les perdris et les cailles, avec l'espervier, demeureront ensemble, plustost qu*on puisse trouver un paysan, homme de bien. Veux-tu gagner un Ciloyen? parle à luy avec bonnes parolles; mais, envers un paysan, use seulement de baston.