‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 148 sur 238 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

pressure le marc sous la pesanteur du fust du pressoir, pour en tirer le plus gros vin, lequel communément on ^end aux pauvres. L'Automne y est présent, lequel, vestu de sa camisolle souillée et marquée de taches de vin, commande à tout cet ouvrage, et tasche à contenter les Dieux par le commandement du patron. LesAllemans disent iceux estre leurs patrons, et les Lansquenets ne recognoissent point d'autres Dieux. Si tu ne le veux croire, l'eflect t'en monstrera la preuve. Regarde, quand ils s'emploient à la table garnie de vivres, comme ils vuident le verre à chaque morceau qu'ils mangent : lors tu verras comme Mangeguerre se rue par les bouteilles et gobelets, et comme il se fait un grand fracassement des vaisseaux pleins de bon vin. L'eau ne s'apporte point à telles tables ; laquelle, en estant bannie, ne sert qu'à laver les pieds des saules, et est par entre eux un vieil proverbe : Meschancelé est d'estrangler le vin. Après qu'ils ont vuidé le baril, ils donnent furieusement sur iceluy coups de pieds et coups de poing, et le mettent en tel estât, qu'il n'y a moyen de le racoustrer. Ils se choquent 1 un à l'autre le front du cul du verre, jettant de leurs gorges des rots puans, et parlans sans cesse et p!us qu'ils ne faisoient avant boire : mais leur devis n'est que de vin ; car l'Allemand ne songe qu'après le vin et ne parle que d'iceluy, engage sa picque, son espée, ses chausses, pour du vin, les vend, et soy-mesme aussi : et si, de toutes ses armes il veut garder quelquechose, ce serason morion pour s'en servir de tasse à boire, pendant qu'ils font trincq. Se levant de table pour s'en aller, ils ne peuvent, leur ayant esté mis par le vin des fers aux piedz. Vous ne les verrez gueres abandonner les murailles : ils se montrent semblables au soleil, quand il se levé le matin, tournant les yeux flambans en la teste, et ont cent mille pensées au cerveau. Et, combien qu'ils soient debout, ils ne peus'ent remuer les jambes : ils ne sont conduits par aucune raison, et vont tastonnans, comme nous faisons, marchans de nuict; et, encore qu'il n'y ait en leur chemin aucune pierre ny aucun bois, ils ne laissent neantmoins de trébucher, et enfin se prennent des mains à la muraille, ou à un banc, ou à un bois, ou à quelque pilier, jusques à ce qu'ils se soient couchez sur de la paille, ou contre terre, ou dedans de la fange, se veautrans comme pourceaux.

< Or maintenant voicy l'Hyver, le dernier fils de Nature,

208 HISTOIRE MAGGARONIQUE.

et, pendant que je discourray d'iceluy, donne*moy, Boccal, ma robbo fourrée, car sans doute la glace me galcroit à bon escient, moy qui suis maigre. L'ilyver est maigre, et le Caresme n'est plus maigre que luy : il n'a aucune humeur en ses veines, et a un rasteau attaché à l'eschine; a les joues creuses et le col délié, et, depuis les pieds jusques à la tête,, on luy compteroit les os, comme Gonnelle faisoit à sa cavalle. Il a tousjours les yeux humides cachez dans le Iront. Il est pasle et comme mon, estropiât, et si mélancholique, qu'il semble tousjours pleurer. La glace luy pend de son menton gelé, et les glaçons souvent pendent à s.'s cheveux : sa chair maigre se hérisse par le trop grand froid' et luy sert peu d'avoir deux fourrures. Si l'Esté et l'Automne ne luy donnoient, Tun à manger, et l'autre à boire, le misérable mourroit de maigre faim. 11 est tousjours auprès du feu, estendant ses cuisses, et n'a l'esprit de tirer 'iprès soy sa chaire : il attire le feu, et fait bouillir le pot; il YB. en paresseux et bien ceint de sa ceinture , Quand il se met à l'air, lors se tient si serré, qu'il pourroit passer par le trou d'une aiguille. Sa maison est tousjours couverte de frimas blancs, et du bas de la couverture pendent des chandelles de glace. Il ne prend gueres de plaisir, sinon quand paresseux il gratte sa gale avec ses ongles pointus. Toute la bande des oyseaux qui ont accoustumé de chanter mélodieusement le refuit, comme aussi fait tout ce qui dépend de la Primevère. Il est seulement accompagné des corneilles chantans qua, qua, et des corbeaux avec leur cro, rro, et aussi des choucas. En ce temps, le prevoïant formi ne sort de sa maison ; le limace s'enl'erme en sa coque et muraille son entrée; les abeilles ne bougent de leurs ruches; vous n'y verrez promener les petites lézardes; les bergers gardent leurs troupeaux reclus en leurs bergeries ; seulement, se voyent les gueux en ce temps froid, conlrefaisans les tremblans, n'estans couverts d'aucun habillement. Les heures toulesfois de l'Hyver sont agréables aux escholiersi ayant par le moyeu d'icelles plus grand repos durant si longues nuicts.

.: La famille du Soleil s'exerce par ces quatre maisons, esquelles se fuit tous les ans grande despence pour tant de bouches qu'il faut contenter.

« Mais, ô Lcoiiaid! je voy, par tes yeux que le sommeil te veut venir : lu as mal dormy ces trois nuicts ; et toy,

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