‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 147 sur 238 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

de panade, de chappons escorchez, de viandes délicates, et s'en fait enfin un gros et gras plaisanteur.

« L'autre fille de Nature, qui est certes bonne femme, est l'Esté. Icelle aime à suer soubs le travail. Elle ne porte aucune robbe, mais est toute nuë en chemise, de peur de brûler par la trop grande chaleur du Lion. Icelle, en travaillant, remplit les greniers dé fruit, et sans icelle les hommes n'auroient du pain. Elle fait suer à bon escient les villains poltrons, et toulesfois ce travail est agréable à tels marrouffles, car, combien que l'eschine d'un asne se plaigne pour la charge ordinaire des poches, et que la peau du larron vienne à s'estendre, toutesfois ils endurent tout, se ressouvenans qu'au temps froid la neige ne donne point de pain, et la glace ne leur apporte aucune fouace. Icelle iravHille à la chaleur d'Apollon, devenant toute haslée et noire, et appaise souvent sa soif avec la bouteille, pendant que le soleil la brûle, pendant qu'elle abat les bleds avec la faucille, pendant qu'avec le fléau elle bat les gerbes pleines de bled, et pendant que les cigales ne cessent de chanter, estans perchées sur les verges des vignes. Lors le vent esttousjours débile, et ne voit-on aucune feuille esbranlée par aucun vent, tant petit soit-il; et les herbes ne se peuvent tenir droictes, n'ayans aucune humeur qui les substente et abreuve. Nous avons assez dit du temps et de la grand'chaleur : faut à présent parler du troisiesme filz de Nature.

« Les anciens souloient appeler 1 Automne Silence, la teste duquel ils disent avoir esté par les taons picquée. Iceluy a la superintendance des maisons et de toute la famille de Bacchus, lequel autrement nous appelons Receveur, et plusieurs le nomment Procureur et Facteur. Et, parce que le Soleil boit volontiers du vin doux, le voyant au matin estre chargé de vin rouge, il aime Bacchus et son receveur. Ce Silence a une certaine Nymphe pour sa femme, laquelle a la teste grande comme un tonneau, et la panse grosse comme une cuve : tousjours sent le vin, dont a esté dite Vendange. Tous deux sont si gras et si pleins, qu'un pourceau mis à Tauge ne sçauroit devenir plus gras, et semblent devoir crever, tant ils paroissent estre enflez de vents. Ils ont tousjours à l'entour d'eux , devant, derrière et à costé, mille flascons, bouteilles et barils sonnans, avec lesquels, marchans, sautans, dansans et chantans, ils se recréent et emplissent leurs testes de plusieurs fumées. Ils s'accoustu-

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ment aussi à chanter plusieurs sonnets, et, à chaque sonnet achevé, ils avalent une gorgée de vin ; après avoir beu, ils dansent; après la danse, ils vuident les pots, et continuans en ceste façon, et renoua ellans souvent ceste practique, ils s'enyvrent à bride abbaluë, et lors ils volent environ les montagnes, sont transportez en plusieurs maisons et païs ; non pas qu'ils aillent ainsi tournans, mais il leur est advis qu'icelles choses tournent et courent si fort, qu'elles lasseroient des chevaux barbes. Ils ne cessent de boire et trinquer, et ce jusques à ce qu'ils ayent mis toutes les bouteilles renversées contre terre. Le sommeil enfin se présente, lequel s'il ne lioit leurs membres, iceux, plus cuits que cruds, moiennant qu'ils peussent s'aider des jambes, prendroient une partie du ciel. Sur iceux nuds, mille enfans nuds font la garde, pendant qu'ils reposent ronflans comme pourceaux. Ces jeunes enfans chantent, dansent, font plusieurs moresques, estans grasscts, propres et habiles à pastisser. Ghascun d'eux porte la teste droicte, la couronnent de pampre ; chascun tient en sa main des grappes de raisins ; chascun a pendu à son costé un petit flascon. Ils se delicatent, ils rient, ils célèbrent en l'honneur de leur père la feste du vin, puis eux-mesmes s'enyvrent soubs les treilles chargées de raisins. La mère est yvre, le père est yvre, aussi sont les enfans, et estans ainsi tous y vrcs, chascun ronfle à bouche ouverte. Or Bacchu s a un g:rand Palais à part, auquel y a cent tonneaux, pippes, cuves, et autres vaisseaux arrangez soubs terre comme chevaux en une escuyrie. Là vous voyez tousjours relier plusieurs grands tonneaux, et resserrer de grandes cuves; et là se vuident, de vaisseaux en vaisseaux, des vins dignes de la table des Dieux ; car icy se viennent charger les mulets d'iceux. Les formis ne vont et reviennent si souvent, quand ils ont rencontré un monceau de mil, s'esmouvans fort et ferme à porter de gros fardeaux pour remplir leuis greniers. Ainsi fait-on en ce Palais de ce Roy porte-vin, y venans souvent plusieurs lacquais et garçons avec pots vuides, s'en retournans chargez les uns sur le dos avec hottes, autres sur leurs espaules avec barils pendus devant et derrière, remplis de bons vins muscats, grecs et autres. Icy aucuns mettent bas les charges, autres en remplissent les cuves, autres foulent la vendange avec les pieds, et entonnent le vin pissant par la canelle fort loing; puis, on

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