‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 150 sur 238 · LIVRE XV. 21Î · texte numérisé non relu

LIVRE XV. 21Î

tention de Ciiigar, qui estoit de tromper Boccal, afin que îe pauvre misérable ne mangeast point du tout de ce poisson, combien qu'il eust servi de cuisinier, combien qu'il en eust fait la sausse avec succre, orange et espice. Cingar commence le premier, et tire sur son treuchoir la teste de ce turbot, disant à ses compagnons : « L'Escriture dit : En la « teste du livre, les prophètes ont escrit de moy ; ainsi ceste teste sera l'accomplissement de In saincte Loy. » Balde, voyant cela, tourne son esprit vers les livres, et ne fut long temps à prendre advis; il prend habillement, comme le chat, la seconde portion, qui estoit le ventre du poisson, allegant le vers de Lucain : « Les bienheureux ont choisi le milieu. » La queue demeure seule en tout le plat; le jeune Léonard ne perd temps, et la tire hors de la sausse, et la met sur son assiette, y ayant desjà Boccal donné une œillade, allegant Léonard Ovide : « La fin confirme l'action. Boccal pourra nager, si bon luy semble, dedans les eaux, puis qu'il ne luy reste plus qu'une merde sausse et brouët.» Boccal, estonné, regarde çà et là. Que fait-il, voyant qu'il n'y avoit rien pour luy, s'il ne vouloit, comme un pourceau, se veautrer en telles sausses ? Incontinent il prend le plat, et, regardant au ciel, dit ces mots : « Asperges me, Domine, et mundahor hyssopo; » et, en ce disant, il tourne, et en asperge le pain, et tous les plus proches, souillant Balde et ses compagnons, de ceste eau grasse, et leur en barbouille leur barbe. Qui n'eust ri? et qui n'eust crevé de rire? Balde voit couler sa barbe, comme si elle eust esté mouillée d'eau de pluye. Cingar essuyé sa face avec sa serviette; Gilbert en eust sa part, et aussi Léonard; chascun torche son visage, son estomach et son sein. Ils se lèvent tous de table : le ris leur empesche le manger. Balde, en riant, ne laisse d'approuver ce faict ; car il dit : t La sausse a eu raison de suivre le poisson : sans eau n'est jamais le poisson, n'y l'eau sans poisson. — Nous mangerons donc, dit Cingar, le poisson, puisque iceluy doit estre où l'eau abonde. Boccal n'aura point du turbot; qu*il s'aille gratter lecul! » En ce disant, il retourne à table, et fait moudre son moulin : autant en font les autres: chacun mange son avoine.

Balde, toutesfois, en mangeant, disoit à Boccal : « Je m'esmerveille que, pendant que nous nous esclattions de rire, ayant laissé là nostre poisson, tu ne t'en saisissois, afin qu'au lieu de pain, il ne nous fust resté que de la

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fouace. » Boccal luy respond : « Entre ses gentils compagnons, il ne faut point faire une gaillardise et plaisanterie sans grâce : vous avez bien mocque Boccal en partageant le poisson, passe; et ceste mocquerie ne doit estre rompue par aucune rumeur : aussi, moy je vous ay bien baUlé de l'aspeigez, passe aussi cela, et qu'on le mette aux chroniques. Toutes choses ont passé fort doucement, et celuy qui est le moins saoul, fera î'ureille sourde. » Cingar luy dit ; « Tu pourras t'opposer à un tel danger; il est permis aux affamez de manger leur cousteau avec leur pain. — J'en feray ainsi, respondit-ii, pourveu que je puisse attraper de bon pain, comme la mule de frère Stopin' fait envers des chardons, quand elle en trouve. "Un certain pauvre homme, qui estoit en ce Navire, esmeude pitié, apporta je ne sçay quels petits poissons enveloppez en du papier, et les donna à Boccal, lequel ne refusa aucunement ce présent, mais dit:

Un pauvre amy, quand un peu te présente,

Damet' commente, Que lentement Ulysse ores t'envoye.

En ce disant, il les desveloppe, et les regarde de travers, comme fait le chat le rosti : puis, il prend un de ces petits poissons par la queue, lequel il ne met en sa bouche, mais le fourre en son oreille : il en met un autre de mesme en l'autre oreille ; enfin, les prenant tous par la queue, il les attache à ses oreilles. Balde, voyant cela, dit à Cingar : « A ce que je voy, un grand poisson se mange par la bouche, et le petit par l'oreille, si je puis comprendre les en-

1 Ce nom fui adopté par un autre poëte macaronique. César Orsini, de Ponzana, secrétaire du cardinal Bevilacqua, qui publia à Padoue, en 16i6, les Coppricia macaronica magistri Stopini ; ce recueil fut si bien accueilli du public, que des éditions augmentées se succédèrent ; le Manuel du Libraire en indique douze, dont la dernière est datée de Florence, 1818, et à cette liste nous pouvons en ajouter quelques autres que nous avons renconlrées (Venise, lOol, 1716 et 1788 ; Milan, 1671).

Nous avons déjà dit qu'on trouvait des détails sur cet ouvrage dans le curieux volume dû à M. Delapierre, Macaroneana, 1802; ajoutons que quelqu( s extraits do Stopinus ont été insérés dans VErotopâEtgniûïi, publié par Noël en 1798.

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