‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 151 sur 238 · LIVRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE XV

jeignemens de Boccal. — Et que sert cela? respond Ciiigar : qu'y a-il de commun entre les oreilles et les poissons ? Ce pauvre affamé se bouche les oreilles, et, estant d'esprit subtil, il s'est fait des pendansd'ore lies avec des poissons, pour les guarir de quelque surdité. Je n'y entends point autre raison; toutesfois, s'il a quelque autre occasion de ce faire, en la forge de la boutique de son entendement, qu'il la die, et qu'il mette ses amis hors de doute ? » Boccal leur dit t « Je vous osteray de ce doute. Il y a aujourd'huy quatre sepmaines quej'envoyay en la mer ma femme, pour apprendre à nager; maintenant j'ay une grande envie de sçavoir nouvelles de son estât: et, pour ceste cause, j'esleve mes petits poissons à mes oreilles, pour sçavoir d'eux si elle est du tout morte, ou si elle s'esbat là bas avec ceux qui y sont; mais ils me respondent qu'ils sont nais n'agueres, tellement qu'ils n'ont point de cognoissance d;:ns ce faict ; mais ce turbot plus vieil, avec lequel ces trois compagnons discourent avec la dent secrètement, m'en pourroit mieux parler : et parlant je voudrois bien qu'il me fust permis d'en deviser un peu avec luy. «

Chascun commença lors soudain à rire, et dire qu'il avoit raison, et que sa demande n'estoit point inciville. Il faut à bon droit luy donner ceste permission. La teste du poisson est celle qui seule peut parler, le ventre ne peut dire mot, la queue est muette ; mais la teste en pourroit discourir, la langue luy formant les parolles. Ainsi chascun disoit, et tel estoit l'advis de Balde : et aussi-tost dit, aussi-tost fait. On met la teste de ce turbot devant Boccal , laquelle Gingar avoit prinse pour soy, et en estoit marri, et en rioit du bout des dents, et disoit ces mots, en murmurant:* Et bien, on m'a esté la bouche de ce turbot, la langue duquel peut accomplir le désir de Boccal? Soit, que la bouche face roffice de parler. Mais pourquoy a-t-il des yeux, pourquoy un front ? pourquoy un derrière sn la teste ? On me fait un grand tort : j'en appelle à Gilbert. — J'en suis content, dit Boccal 0 mon cher Gilbert ! je prie, par ceste teste, que tu vueilles mettre fin à ce différend. » Gilbert, avec une face joyeuse, entreprend cet affaire, et s'assied ; et, tous les auties escoutans, dit ainsi : « Du temps que la grenouille et la souris plnidoyent ensemble, le Milan appaisa ce procez, comme j'appaiseray cestuy-cy. » Et, en disant ces mots, soudain gruppe sur la table, et enlevé ceste teste : toute la

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compagnie loiie ce faict, en disant que c'estoit bien jugé selon les loix civiles. *

Ils avoient mis fin à leur propos, et diferends joyeux, quand, après qae les tables et tréteaux furent levez, Gingar, par le commandement, retourna à ses discours d'Astrologues, auxquels Léonard prestoit l'oreille attentivement. « Mars, dit Cingar, le tout puissant en armes , demeure au cinquiesme ciel. Iceluy monstre lousjours un visage courroucé et plein de menaces. Il regarde avec des yeux enflambez de ses lèvres tombe une bave sanglante. Il porte en teste un heaume accresté, et la visière fermée : il paroist tout couvert d'armes d'acier, ayant à droicte une grande targe, et à gauche une espée, et a une masse pendue à l'arçon, laquelle pesé cent livres, et rien moins. Ce fort et vaillant joustien des galans et vertueux jeunes hommes, Loiiis de JoDzague ^ en portoit une pareille, lequel aucuns maladvisez ont nommé Rodomont, et l'eust-on mieux à propos surnommé Rogier, ou plustost Roland, s'il faut accomparer la gaillardise du corps avec la vertu de l'esprit, et du courage. Mars se fourre au milieu d'une presse, avec son gros cheval gallopant, et apprend aux siens à dresser un camp, bastir des tours, des casemates etesleverdes remparts. Autour de luy, on ne sçauroit désirer aucune sorte d'armes : là sont rondaches, halebardes , pertuisanes, boucliers, morions, lances, picques, espées, dagues, corselets, heaumes, chemises de maille, cuisseaux, gantelets, estendards, enseignes, guidons, tabourins soimans tousjours pon, pon^ et les trompettes avec leur tara-tantare. Là aussi ne manquent cornets à bouquin, fitres, et haut-bois, et, en somme, tout ce qu'on a besoingen temps de guerre En telles choses Mars employé ordinairement tous ses pensemens : il ne se délecte qu'à veoir des lambeaux de chair. Sa sœur est l'Ho-

1 Louis de Gonzague, troisième fils de Frédéric II, cinquième marquis et premier duc de Mantouc ; il forma la branche des ducs de Nevers. Folengo renouvellera plus loin (liv. XIX) l'éloge qu'il fait des vertus guerrières de ce prince. Cieco d'Ascoli, l'auteur de l'époptc romanesque de Mamhriano, invoque également les Gonzague. Au début de son troisième chant, il dit que, l'astre des Gonzague {il Gonzageno sole] se levant plus brillant que jamais, il faut produire des fleurs et des roses poétiques sous l'influence de ses rayons.

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