LIVRE XVI
de son estoc. Balde, comme un hardi Capitaine, s'adresse du premier au patron de la fuste, et, luy fourrant son espçe comme ur,e tarière, luy tire les trippes hors du ventre. Ces corsaires, avec grand'=' cris et hurlements, environnent Balde tout autour, et ce Baron, entrant en sa furie accoustumée, tant plus que la presse estoit grande, plus ne laissoit à frapper sur eux courageusement, et mettoit en pièces les plastrons et armes des ennemis, lesquels, voyans un tel eschec, eslonnez, luy feirent belle place. A l'un il arrache le morion, à l'autre le bouclier, à l'autre le heaume, à un autre la maille ; à l'un il rompt les espaules, et le jette par bas ; aux autres il découppe la chair bien menu, et n'y a cuirasse, ny habillement de teste, qui puissent demeurer entiers aux coups qu'il donnoit aussi rudement qu'eut sceu faire Roland. Il donne aux poissons belle pasture de lestes et de corps; et comme la flambe court à travers les roseaux, quand la tramontane souffle : Baldefaisoit pareille ruine sur l'ennemy avec son espée. Aucun ne se pouvoit eschapper de luy; car, ou il mouroit de coup d'espée, ou estoit contrainct se précipiter et noyer en la mer. La furie poussoit si violemment l'enflambé Balde, qu'il n'eut eu aucun respecta sainct François. Cingar le suit de mesme courage, comme aussi fait Léonard, et euxdeuxdonnentde merveilleux coups.. Ces trois compagnons monstrent qu'ils sçavoient bien que c'estoit de frapper, et eomme il falloit donner à droit, de revers, d'estoc et de taille; ils ensanglantent tout le tillac, et font peur aux diables.
. Lyron, d'autre costé, estant sur la galère bastarJo avec une halebarde en la main, estoit plus grand que tous les autres; il ne representoit pas seulement un homme, mais sembloit un gros pilastre. Iceluy commande de tourner sa galère vers la pouppe du navire, pendant qu'icelle se defendoit contre les deux autres. Assaillant ainsi par derrière ce navire avec sa halebarde, donne un si grand coup de toute sa force, qu'il trencha en deux le timon et gouver- .Lai!, dont le patron se pensa estre dopesché, n'ayant plus -son cheval aucune bride, ny aucun mords. Lyron^ avec main, se pren ! au navire, pour monter en iceluy, et n'est point trompé en son courage ; car combien que les Chiozqis luy jettent pierres, traveteaux , torches sulphurées, et perches de pin allumées, il ne laisse pour cela, estant suivi de ses compagnons, de monter en la pjouppe, et se jettar
222 HISTOIRE MAGGARONIQUE.
parmy ses ennemis, ausquels avec son cimeterre il abbat bras et jambes, ne se souciant d'harquebuses, arbalestes et (lards; d*un coup il met bas la teste au palron. Imaginezvous, lecteur, un qui entreroit en une boutique, pleine de pots, bouteilles, et escuelles de terre, et avec un gros baston frapperoit dessus tout autour : ô ! combien cestui-cy feroit de pièces et de morceaux ! Ainsi faisoit Lyron, taillant, tuant, étrippanf, escartellant, et assommant tout ce qui se trouvoit devant luy.
Boccal, qui d'adventure estoit caché en un coing, et lequel, ayant grand peur, tenoit son derrière bien bouché, ne sçavoit, et n'avoit pas grand envie de sçavoir quel estoit ce combat : il estoit-là quoy, attendant ce que la Fortune envoyerait, ou si le navire seroit victorieux, ou la fuste. Et qu'esperoit-il de là ? 11 esperoit gaigner la grâce du victorieux, par son art de bouffonnerie; mais quand il veit ce grand géant dedans le navire, et faire un tel abbatis de testes, incontinent il devint à demy mort, et, tout estourdi, fantasioit en son cerveau ce qu'il devoit faire. Il ad vise d'adventure l'esquif près de luy, avec lequel les mariniers vont et viennent ordinairement pour chercher vivres : il le jette dedans la mer, avec l'ayde que luy feit Gilbert, et eux deux se séparèrent de la flotte.
Balde n'avoit pas prins effect au malheur qui estoit arrivé pour la perte du navire, lequel estoit en la possession de Lyron; mais, continuant ses coups, estoit aussi enragé à frapper, comme seroit un Lyon, qui se seroit deschainé ; et fait tant, qu'il les laisse tous morts ou blessez : et ceux qui craignoient son furieux regard, se jettoient en l'eau, comme font les poissons qui sautent hors la poisle: il taille, il couppe, il pousse deçà delà, estant tout souillé de sang. Je ne sçaurois raconter d'autre part la force et le pouvoir de Lyron, lequel ne frappoit en lieu que les marques n'y demeurassent, déchiquetant ses ennemis avec son hallebarde sanglante, et tous s'enfuyent de devant luy, tombans de leurs corps leurs poulmons, leur ratte, leurs boyaux, leur foye, et leurs trippes. On n'oit que des cris, et plaintes des mourans; les uns appelloient Jesus-Christ; les autres, sainct Nicolas'; autres, le cornu Mahomet; et autres, le diable.
4 Rabelais s'est souvenu de ce passage lorsqu'il a montré les assaillants de l'abbaye de Seuillé mis en déroute par le frère Jean