LIVRE XVL
" Pendant que Togne, chef du monde, et la lumière de Cipade, veut chanter combien maintenant elle est grande, et quelle elle a esté, et quelle elle sera a l'advenir, comme on peut voir par la perte et ruine qu'elle a fait de ses crespes et beignets, et pendant qu'elle se prépare à sonner les horribles batailles, la voicy venir en furie, la voicy venir, et boira tout à l'Allemande. Gardez-vous, bouteilles? Escampez, barils, flascons? Estans en cholere, elle vous brisera, et mettra eu pièces. Or oyez donc, Messieurs, laissant là le discours que je pourrois faire des premières et secondes causes.
Voicy Cingar, qui void de loing trois fustes voguer bien roides, et les monstroit du doigt à ses compagnons. Quand un chien a fait partir une oye sauvage, le Faucon ne se jetlt point dessus si roide (tombant à plomb; sur sa proie, que ces fustes sembloient voler contre le vaisseau de Baide, n'ayans leurs petits vaisseaux que des rameurs volonlaires. En iceux estoient des pirates corsaires et voleurs, lesquels, ne croyans en Jesus-Christ, ou l'ayant renié, crioient de loing : « Ho, ho ! tost baissez les voiles ! Vous estes nos prisonniers, descendez du navire : il est nostre. » A grand' peine avoient-ils achevé ces mots, que l'une de ces fustes, qui estoit une galère bastarde, et une autre, viennent après le navire pour l'afCronter. En icelles y commandoit un grand Capitaine, et sollicitoit fort les rameurs autant que faisoit la présence de Turne. Il n'y avoit point au monde chose plus cruelle que ce Capitaine. Ce voleur-cy entre les voleurs estoit nommé Lyron. Son regard estoit de fer, «a
barbe estoit tousjours souillée de quelque nouveau massa^ cre, et se repaissoit de chair humaine comme d'autre beste.
Ces trois fustes viennent donc avec une grande hardiesse pour mettre à fond le navire, et, à force de ramer, laissoient après eux de grosses vagues. Balde prend promptement les armes, dégaine son espée, et met au bras son rondache, baisse la visière de son heaume. Léonard se serre auprès de Balde avec son bouclier et son estoc. Le patron s'asseure, voyant ces seigneurs bien délibérez, et, ne craignant rien, tourne son timon contre ces fustes, et se prépare à un combat plus dangereux que pas un autre. Les Ghiozois et Sclavons, qui sont gens duits à la marine, prennent les armes et encouragent tous les autres : ils chargent leurs harquebuses, et bandent leurs arbalestes. Aucuns montent ^n la gabie, autres demeurent à bas. La force à tous redouble par la présence de Balde, sur lequel les marchands mettent toute leur espérance.
Desjà l'une de ces fustes commençoit à tourner autour du navire, quand le patron, bien expérimenté, tourne son timon et le manie comme une bride. J'ay veu François Marie de Feltre souvent (au corps duquel, encore qu'il fut bien petit, on voyoit de grands dons du ciel) manier légèrement un jeune cheval d'Espagne, tirant tantost avec une grande adresse la bride, tantost la laschant, et peu à peu le rendant obéissant à son vouloir, tellement qu'il le faisoit manier en rond, et tourner si court et si habilement , qu'à gi'and'peine pouvoit-on discerner la teste de la crouppc. Ce patron manioit de mesme ce grand navire, opposant tousjours la proiie au-devant de l'ennemy : et aussi-tost on destacha d'une pari et d'autre plus de trois cens volées d'hnrquebuses, et lascherent plus de mille garrots et ciseaux, personne n'en eut sçeu compter le nombre : et les voix d'une part et d'autre estoient si grandes du premier assaut, qu'elles retentissoient jusques au ciel. On jette pierres, traveteaux et grosses perches enflambées avec un feu articiel, qui brusle hommes et armes. Alors le courageux Balde, ressemblant un sanglier, saute du haut de la proue dedans la fuste au milieu des ennemis, ensanglantant du premier coup son espée. (^iugarle suit, estant couvert d'une grande targe, et avec son cimeterre abbat de toutes parts. Léonard se jette aussi comme eux, tombant droit sur un de ces corsaires, lequel il fuit tomber en l'eau, et en blesse un autre