‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 157 sur 238 · LIVRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE XVI

rjer bonasse, ces vaisseaux de voleurs se sont présentez ievant nous et, en combattant, non sans leur perte» se sont faict maistres de mon vaisseau, et moy qui en estois capitaine, m'ont ainsi lié, espérant avoir une grande rançon de moy; les autres ont esié noyez, et mis à fonds avec le navire. Je ne sçay où sont allez les aulres Capitaines, ny quelle route ils ont prins; mais je suis extrêmement marry de ce que nous n'avons peu avoir la raison telle que nous l'espérions, pour venger ce brave et illustre baron qu'on nomme Balde. »

Cingar, oyant cecy, se rejouist, et se fasche: toutesfois il le dissimule pour l'heure, et soudain tire de sa gibbe- ^iere, laquelle luy estoit fidelle compagne, des limes et tenailles, avec lesquelles il détache incontinent ce prisonnier; puis il appelle Balde, lequel venu avec Léonard ne sçavoient qu'on leur vouloit. Cingar leur présente Moscquin, et, eslevant ses yeux vers le ciel, parle à eux ainsi: « O la louange! ô la gloire du monde! ô l'homme paladin, qui en ce temps resplendist par dessus tous les autres! Ha! Balde, combien ta noblesse t'acquiert de compagnons? quels personnages? quels Barons? lesquels, par mer, par terre, çà et là te cherchent, t'estimans le miroir de courtoisie, la Hjrce d'honneur, et lesquels n'ont craint les ondes de la mer. ny Scylle, ny Charybde, ny les fusles des pirates, pourtascher à te tirer hors de prison, ou bien mourir pour toy, qui es tant magnanime et du tout Boyal. Sans fraude aueune, je te dis, et te le réplique, deux, trois, quatre, voire huit fois, que trois compagnons te clierchent, non point parmy les richesses de (^rœsus, non parmy les délices du pourceau Sardanapale, non colloque en un haut siège; mais ces vrais compagnons ne prennent ces'e peine, que pour te délivrer d'une prison obscure, ou de permetti-e au diable de leua^ faiio perdre la vie. Ils s'employent, par monts, par vaux, par mer, par terre, de toutes parts. Penses-tu qu'ils se promeinent ainsi pour acquérir du bien, ou pour obtenir de grandes faveurs des Papes et des Roys? Non, non; mais c'est pour t'enlever de prison, ou emporter en l'air les seps et la tour: et les voicy, pauvres misérables, enchaînez, et mourans de faim! Qui pourroit trouver tels amis? Si tu en trouvois de tels, lu les pourrois compter avec le nez. On cognoit les vrais amis, quand on est tombé en disgrâce. Qu'y a-t-il plus heureux que 1 amitié? Qui est plus agréable au

HISTOIRE MAGCARONIQUE.

inonde et au ciel, qu'elle? J'incague toutes choses, hormis les amis, qui sont joyaux, et un thresor, qui peuvent achep» ter un cher compagnon, et amy secret et fidèle. Celuy-làest un faitneant, et non homme, mais plustost beste, lequel a ^ plus de seing de remplir son ventre, que de chercher un homme, auquel il puisse dire ses pensées. Voicy, ô Balde, ton Moscquin: doutez-vous à le recognoistre? Ha, Dieu! le temps obscurcist le temps: la distance d'iceluy fait qu'on oublie les traicts du visage. « Cingar, en disant cecy, pleuroit à bon escient, et faisoit pleurer ses compagnons, et Balde embrasse Moscquin, luy disant: « Mon Moscquin, est-ce toy? Est-ce toy, qui estois le repos et le doux secours de tous mes ennuis? » Et, ne pouvant parler davantage, . l'embrasse estroiteinent, et l3aise ce jeune homme, auquel à grand' peine la barbe sortoit.

Enfin, après tant de larmes, Moscquin leur fait ample récit de la perte de ses compagnons. Balde dit: « Je me délibère de retrouver mes frères; mais qui nous estera hors de ce vaisseau? 11 n'y a ici personne qui puisse lever les voiles. » Moscquin estoit expert en tel art, pour avoir plus de mille fois vogué sur la mer de Pietole, et avoir passé le destroit de sainct George, à Gères*, et leur dit: « Je fais peu de compte de ceste mer, moy qui ay navigué le grand Océan de Bugue, et le golfe de Cipade, tant de fois : ne douiez! Pendant que le vent d'Est-Suest nous souffle de devers l'Orient à souhait, nous irons a orce par trente heures: partant, desployons les voiles: toy, Gingar, tire ceste coi'de; Léonard, aide, et toy, hola, qui es icy, ô mon bon compagnon, aides-moy à eslendre ceste voile? » Auquel Boccal respond: « Moy? Me voilà prest, soit fait! » Moscquin dit derechef: « Toy, Balde, demeures icy au limon? Gingar, tire, tire, lire, Gingar, tire ainsi? Léonard, ainsi donne secours? Gilbert, c'est assez accourci l'orce! Pesé, Balde, sur le timon! Ho, compagnon, assis-toy, lu es mal entendu à ce mestier. Or sus, au nom de Dieu, Gingar, lasche un peu ceste corde? Ha! compagnon, le vent nous dit bien. Et toy, Balde, assis-toy aussi, laisse-moy estre au timon?

* Pour comprendre ceci, il faut connaître la topographie de Mantoue, entourée de divers lacs que séparent des digue'^ Saint' Georges et Gères sont des villages à l'eictrémité de quelques-unes de ces digues.

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