LIVRE XVI. 22r
J'ay les lèvres bien seiches! Où est ce Boccal?» Boccaldit: «c Me demandes-tu? » Les compagnons se prindrent fort à rire; et par là Moscquin apprint que ce bon compagnon avoit nom Boccal. Puis, il regarde le ciel: « 0! combien, dit-il, l'Est-Suest donne gaillardement dedans noslre voile! 0 saiuct Nicolas, veuille nous estre favorable, qui as tousjours soing des Nautonniers: et combiei que ceste fuste soit venue des corsaires, loutesfois ne nous faillez au besoin ; mais nous délivrez de tout danger, et adressez nostre chemin! » Cingar là-dessus luy dit : c Pourquoy appellestu tant sainct Nicolas? Pour te donner bon vent? Pries-ld plustost qu'il te donne du pain; car les boyaux me crient au ventre pour la faim, et la face de Boccal semble une maigre lanterne. » Boccal luy respond soudain : « Je ne vois point que la graisse coule sur la tienne? » Cingar, selon sa coustume, cherchant partout, trouve en un coing quelque biscuit caché, à demy moisi, et fait du temps des grands-peres, ayant grande barbe moisie, et tout mangé de teignes. Il trouve aussi un cacque d'eau douce, et un saloir plein de lard tout jaune: tout cela neantmoins luy sembloit du laict, du succre et miel, et juroient tous n'avoir jamais tasté de si bons morceaux. Ils mangent tout, et ne demeure rien. Qui a faim, et a de quoy manger, s'il parle, il perd temps.
Après avoir consommé si bonnes viandes, Cingar, advisé, monte à la gabie, rongeant un brin de fenouil, jette saveue sur la mer, et l'estend le plus loing qu'il peut, en reserrant le cil de l'œil, pour mieux voir si en quelque endroit il pourroit descouvrir terre; mais il ne void que de grandes plaines d'eau. Le vent estoit fort bon, et ceste fuste tiroit grand pays. Moscquin ne songeoit qu'à gouverner son timon, commandant souvent, tantost de roidir ceste corde, tantost de lascher l'autre, à quoy Balde et Léonard s'employent dextrement. Cingard chantoit des vilanesques, les fredonnant mélodieusement de la langue, et en chantant il advise de loin je ne sçay qui, tirant droit à leur fuste, nageant par le milieu de l'eau. Au commencement, il pense que ce soit quelque bois, puis un cheval ; un autre dit que c'estoit un coffre, et non autre chose; un autre estime que ce soit un bœuf. Enfin, voyant de plus près, ils trouvent que ce n'est ny l'un ny l'autre; mais un homme vif, et nageant sur l'eau.
>28 HISTOIRE MAGCARONIQUE.
Cestuy-cy, en nageant, ne gardoit point la commune asance de nager, à sçavoir mener les jambes et les bras; il ne s'aidoit point des bras; il ne souffloit l'eau; et, au contraire, tout le moule du pourpoint paroissoit au-dessus de l'eau, et les ondes ne moûilloient point sa barbe, ni ses cheveux. Il manie seulement les jambes, et des pieds seuls na.ye, tenant en sa droite un dard, et up bouclier eu la gauche, ayant tout le reste de son corps en l'eau, laquelle il fendoii en deux, comme fait une oye traversant le Pau, ou comme un canara se jouant au marez de Gonacque. Cet homme venoit contre la fuste, et, en approchant, menaçoit; car il pensoit que ce fut un vaisseau d'aucuns pirates, qui lui avoient n'agueres enlevé un gros butin. Balde s'estonna fort de ce qu'un homme nngeoit si aisément, sans s'aider aucunement des bras, estant mesme chargé d'armes. Mais, après que Moscquin l'a envisagé, il s'escrie, joyeux : « C'est Falcquet! et, ô Falcquet, viens 1 Balde, je dis, Balde et ton amyCingar sont icy. Hastes-toy, chemine. » Orpensez quand il entendit ainsi nommer ses compagnons, desquels il pensoit aucuns estre morsts, et autres encore prisonniers, quelle nouvelle ce luy fut? Il quitte incontinent son bouclier et son dard, et se met à nager de ses quatre jambes et de ses deux bras si roidement, qu'il sembloit voler, estant moitié chien, moitié homme. Quand aussi Cingai* veid Falcquet en la mer, lequel pardessus tous les autres, excepté Balde, il avoit tousjouvs aimé, aussi-tost il met la cuirasse bas, et sa chemise; et, se bouchant le nez avec la main, se jette en l'eau, du mast, la teste la première, descendant six brasses dedans l'eaU; et puis soudam se représente au-dessus, secouant les oreilles pleines d'eau, et repoussant ceste eau salée en soufflant, et, battant avec la main et les pieds, il fend l'eau, se portant sur sa poitrine. Ces deux amis enfin se joignent. Cingar, le mieux qu'il peut, embrasse Falcquet, et viennent nageans et devisans ensemble, et estans contre le vaisseau, Léonard, leur baillant la main, les tire à soy. Ils se font mille caresses sans nombre. Ils recitent les uns aux autres les fortunes et les périls passez, et les misères endurées haut et bas. Devisant ainsi, et se raillant, ils descouvrent de loing la superficie d'une lerre, y remarquant des forests et hautes montaignes. Icelle estoit une Isie, laquelle verdoyoit de pins, fouteaux et ormes. L'ayant tous apperceu, Cingar s'escria le premier: « Terre, terre, ne le