‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 159 sur 238 · LIVRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE XVI

voyez-vous pas? La voilai » Balde promptement commande de tourner le timon vers ce quartier, et faire surgir leur fuste au port.

On jette incontinent l'ancre en l'eau, et tous sautent en terre, de la fuste, avec les armes: chascun est aise '!e se voir sur terre, et maudissent la mer. Ils entrent en ces bois et cherchent de quoy manger, se contentans avoir mangé du biscuit par trois jours, et d'avoir graissé leur gorge de lard jaune. Il apperçoivent deux chèvres sauvages, suivies de deux chevreaux blancs, courants legieiement, et, en faisans leurs sauts, monstrer leur cul blanc. Falcquet se met à la course comme un lévrier, fait voler le sable avec les pieds à force de courir, et soudain attrape les deux chevreaux, lesquels il estrangle et laisse à lerre : cependant il poursuit une de ces chèvres, laquelle il prend, l'autre s'es chappant et se sauvant. Il apporte, joyeux, la mère et les deux enfans, et les escorche tous trois.

Boccal ne manque à luy ayder. Il fait çecy, il fait cela, il met le nez partout, bouffonnant tousjours à sa mode accoustumée. Balde coupe une branche d'un fresne, laquelle il cure des feuilles, l'aiguise par le bout. Boccal la prend, et embroche en icelle, par quartiers, ces chevreaux, pour les faire roslir. Léonard avoit apporté du vaisseau un fuzil, avec lequel, frappant du carreau d'acier plusieurs coups, il fait tomber quelques estincelles de feu, lesquelles se prennent à l'emorche, et puis, avec un peu de souphre ou allumettes^ il fait de la flambe avec laquelle il allume le feu, ayant Moscquiu dressé et ajancé du bois sec. Giugar cependant apporte plusieurs instruments de cuisine. 11 met les trippes et fressures, lavées trois et quatre fois, en un pot, lequel il avoit eschaudé avec eau chaude, et les fait cuire avec sel et huille, pour en faire une bonne mangeaille. Boccal tourne la broche : le rosti commence à fumer. Balde le flambe avec du lord. Cependant Gilbert prépare une belle fouillée, sous laquelle ils peussent manger plus joyeusement, et plus à leur aise, leur disner.

La Cigale commençoit à chanter, estant le mois de Juin lors venu avec une grande chaleur, en somme, tous commencent à se refaire avec ce rosti. Cingar fait le premier moudre son moulin. Boccal avoit jà dévoré la moitié de ia chèvre. Balde ne disoit mot (Qui parle perd temps) : il donne à Lçgnard et à Gilbert du meilleur endroit delà beste,

lequel Boccal souvent grippe. Moscquin rompt la viande, laissant son assiette nette, laquelle il avoit fait du fond d'une boette. Ghascun remplistbien ses boyaux, et ne voyent Falcquet avec eux.

La faim souvent nous contraint tellement, que nous oublions quelquefois nos amis. Balde toutesfois ne se laissoit transporter à un tel vice. Mais tousjours songeoit à ses amis, et lors ainsi dit : « 0 compagnons, Falcquet n'est point icy : où est-il allé? Certainement, c'est une honte à nous: il a prins la chèvre et les chevreaux, la plus grand.* et meilleure part luy en est due, et nous mangeons le tout, iceluy n'y estant point! Levetoy, Cingar ; Moscquin, prends une picque, vas par ces bois, cherche nostre compagnon, chemine! « Gmgar se levé, jette son trenchoir, prends une picque et va en la forest. « Hola, ciioit-il, ho, Falcquet! » Mais « ho, Falcquet! » luy respondoit l'esche. Cependantle jeune Léonard laisse aussi soudainement le disner, et, se ceingnant son espée et prenant son bouclier, suit Cingar dans ce bois espais. Il s'estoit fait un chappeau de feuilles, à cause de la chaleur. Cingar marchoit fort loing de luy : ha! le misérable Léonard ne savoit suivre! On peut bien dire misérable, à qui, en sa jeunesse paisible, pure, et semblable à un rubi, on prépare une cruelle mort. Et qui a esté la cause de sa mort? Une femme. Et eut esté merveille, si aucun autre monstre qu'une femme eut peu rompre un entendement si sainct, si chaste et si plaisant à Dieu. Ha! Dieu! combien la Terre est engraissée de tels fumiers! et combien pleure-t-elle, estant oppressée de si grand nombre de Louves! Or sus, Tognc, qui es la puissance de mon flascon, dis, et nous recite les pièges des rufiennes, et leurs rets araigneux, et le putanisme de nostre chiarde Venus? Que cela ne te fasche de nous en dire ce qui en est, encore que tu sois femme.

Car il faut te mettre à part, et celles qui te ressemblent. Pardonnez-moy, Messieurs? La force de la cholere me transporte, et me contraint de lascher quelques sales paroles. Ha ! c'est une chose de trop grande importance, en laissant perdre une si belle fleur. Ne croyez pas moins à Togne, pour ce qu'elle se prépare de dire, que si elle, répondant au prebstre, proferoit ce mot : Amen. La merde ne fasche point tant le nez, ou une puante charongne, que fait uno femme, qui se veut embellir par une beauté fardée, et veut

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qu'on l'appelle Courtisanne et aussi Signore. 0 ! meschanceté sale, et vilaine, et qui ne peut estre jamais blanchie par aucuns lavemens, n'y par mille savons ! Hé, que font ces Louves et ces Truyes ? 0 jeunes gens, je vous prie, escoufezTogne, laquelle, poussée par l'ardeur de sa bouteille, devine ce qui est vray, et prophelize une chose assez cogneuë. Il y a, à Rome, à Naples, à Florence, à Venise, à Milan, à Gennes, à Bresse, et à Boulogne, de si grands troupeaux de telles vaches, que toute la mer, les fleuves, les estangs, les lacs, et toutes les bourses sont espuisées par elles, et lesquelles par les sots sont appelées et nommées en leurs escrits : Déesses, Dames, Maistresses, et Signores ; et leurs baillent telles appellations, les invitans par les fenestres. par leurs madrigales, ou plustost merdigales. Ils chantent leur beauté, avec leur voix, en jouant du Luth, et toutesfois icelles les méprisent, et se mocquent de leurs flatteries, estimans peu leurs sonnets, leurs chansons, par lesquelles neantmoins aucunes obstinées, comme mules, sont enfin domptées. Mais l'amour des simples jouvençaux, et leur face gentille et sincère, ressemblant à des purs aigneaux, et à des blanches colombelles, fait enrager de grande concupiscence et luxure ces chiennes. Ha! qui est celuy, qui, escoutant leurs menées et pratiques, ne bouche son nez et ses oreilles ? Estant donc ainsi icelles touchées au vif, pour jouir de leurs amours, elles mettent la main à l'œuvre, et cherchent çà et là, plusieurs et divers chemins, pour parvenir à leurs desseins : tantost se servent de presens,tantost de sonnets, et telles autres escrits. Enfin, ne pouvant fleschir ce à quoy elles prétendent, et ne pouvant esbran- 1er des tours si bien fondées, pour saouler leurs abymes dévorant tout ; elles vont à conseil à des vieilles pourries, lesquelles ont accoustumé de donner des instructions de pipperie et de sorcelerie. Iccelles sont des beghines, lesquelles se vantent estre bigames, et sont soeurs du troisiesme ordre, et se nomment sainctes, dignes d'estre citées et honorées, sur leurs sépultures, de cinq fuzeaus : ne faisans telles vieilles que lécher et gouster les bonnes viandes. Je les voy courir, deçà, delà, par les Eglises, tenans des chandelles allumées en leurs mains, pour estre mieux veues par le peuple, marmonnant entre leurs dents telles quelles patinostres, et baisent souvent la terre, et lèchent les pierres : souvent frappent rudement de la main leur es-

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tomach, et font sonner leur poitrine don don, comme un tabourin, et, à force de frotter, font rougir leurs yeux, et en tirent des larmes, lesquelles elles laissent seicher sur leurs joues, et estendent leurs bras en haut, faisant le crusifix. Elles remuent leur dentier barbu, comme font les chèvres, quand elles sont après des chardons et grattes- 3uls. Maintenant, elles entrent es Eglises en public, se monslrans à un chacun, ne voulans faire leurs prières en quelque lieu obscur au commencement, afin que la chandelle donne clarté au chandelier : puis, se vont retirer en quelques trous, tanières, et coings obscurs et reculez, ou derrière quelque pillier ou sépulture. Estans-là, ces tigresses et vieilles mules se tiennent quoies, pendant qu'on célèbre la Messe. Et que font-elles là, ces poltronnes? Que chuchent-elles? A quoi pensent ces vieilles moizics et pourries "! Par leurs nivelleries et menteries, elles cherchent à soiiilleT une belle fille, qui est encore saine et entière, ou de corrompre un jeune garçon. « Ha, disent-elles, mon fils ou ma fille mal-née, ne puis-je pas songer pour vous, comme je fais souvent, vous voyant en tel estât, que vous n'avez '^suivant le bonne coustume), aucune amoureuse, ou que vous, fille, n'avez aucun amoureux ? Vous tenant ainsi comme sennée, vous vous allongez au lict la nuict pour néant. Pensez que les hommes ont grand seing de vous, si vous faictes ce que vous vous repentirez, puis après, n'avoir fait : vous semblerez, avec le temps, plusieurs fois n'avoir esté qu'une folle beste. Que vous sert ceste belle face ? Quel contentement vous revient de ce beau front de Calcedon ? Que vous vient-il de la beauté de vos yeux, lesquels tirent à eux les cœurs des personnages, comme fait le gresset le moucheron en sa bouche ? Que vous amènent ces dents plus blanches que perles, et aussi ces petites lèvres coralines, lesquelles il semble que Nature vous ayt donné en vain, et ensemble vos joues plus blanches, que neige entremeslée de rouge, tellement que vostre face semble estre laict et vin vermeil, meslcz ensemble? Pourqnoy te voyons-nous si beau, di galand en vain, et pour néant, sans en tirer aucun profit ? car, à ce que je voy, lu ne veux fiimer les filles. Tu es beau, pour plaire, pour aimer, pour estre aimé, pour enflamber, et aussi pour estre bruslé, non pas dans les fournaises>du mont d'Etna ; mais plustost sur une douce, emmielée, sucrée, et pleine de Nec-

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