‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 162 sur 238 · LIVRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XVII

Léonard, qui estoit le vray rayon de toute honnesteté, 3heminoit par le séjour et demeure des bestes sauvages, où la mort violente le portoit. Iceluy, estant entré dans le plus espais de la forest, avoit, mal-heureux, perdu les marques de son droit chemin. Il appelle souvent ses compagnons, et double, et redouble ho, ho, laquelle voix la ribaude Fortune espandoit par l'air; et, tracassant ainsi, il arrive en un pré couvert de belles et diverses fleurs, lesquelles estoient esbranlées par un doux et petit vent. Au milieu d'iceluy y avoit une fontaine, sortant d'une petite roche, laquelle abreuvoit par ses ondelettes l'herbe du pré. Autour d'icelle sontlauriers et myrthes verds, des limoniers et orangiers. Les oyseaux se voyent volettans par les arbres, et chantans mélodieusement, invitans tous les passans, par la douceur de leurs chants, à arrester leurs pas, ou pour boire de ceste eau claire et fresche, ou pour jouir en dormant de la frescheur de si beaux ombrages, lesquels agréent merveilleusement aux passans, n'estant jamais outre-percez des rayons du Soleil.

Estant donc Léonard, d'avanture, arrivé en ce beau lieu, il se tourne droict vers ce ruisseau cristalin, et se couche sur l'herbe verte et se met là en proye au sommeil, son corps estant tout estendu. Cependant voicy venir une jeune femme, laquelle void ce beau jeune homme dormir ainsi seul, ïcelle eut envie d'assouvir sa double soif; elle estoit venue pour boire, mais une autre soif la saisit. Cette femme estoit putain, et pleine de cent iperies, et sçavante à con-

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jurer les diables par ses mots magiques. Les rufieiis l'appelloient Panclraque. Ellen'avoit pas bien jugé quelle estoit la beauté de ce Baron, ni sa belle face, ni son corps bien composé, ni ses lèvres, imitans le beau coral. Incontinent, elle donna son cœur à ce sale amour, et luy permi^ de le démembrer : mais elle ne sçait ce qu'elle doit faire ; la crainte la retient d'un costé, et l'amour la pousse de l'autre. La crainte l'admoneste de ne le réveiller : ce qui la rend glacée et gelée ; l'amour la provoque de ne perdre te) plaisir dont elle brusle. Elle parle souvent à soy, et dit : « Je suis, à la vérité, bien folle : le temps ne revient point, lequel se passe avec sourdes oreilles. » Puis, reprenant ce courage, s'approche delà bouche de ce jeune homme, et n'ose toutesfois le toucher, mais cependant brusle comme une chenevotte : elle s'arreste à la seule veuë : elle voudrait bien luy donner un baiser; et pendant qu'elle s'approche pour luy baiser sa petite bouche, elle se retire de rechef, craignant de luy rompre son sommeil. S'enhardissant davantage, elle commence à luy mettre la main sur le front. Iceluy n'en sent rien, estant fort accablé de sommeil, à l'occasion de sa lassitude. Cependant ceste Louve cueille des fleurs, qui estoient auprès d'icellC; et les met dedans le sein de Léonard estant debouttonné. Ainsi, peu à peu s'estant rendue plus courageuse, ne veut plus perdre temps, n'y que l'heure se passe si legierement : elle s'assied près de luy, pour contempler mieux cet angélique jouvenceau, et cesie perle si précieuse, voulant souiller de bourbe une si belle rose, et jetter du fumier en une fontaine si claire. Léonard aussi-tost sentit ces attouchemens non accoutumez. Son ame tres-chaste resveille du dormir ses sens naturels, et s'esmeut d'entre ces fleurs, comme le serpent esleve sa teste, de terre, en sifflant, s'estant couché et caché soubs l'herbe pendant la chaleur du Soleil, lors qu'il se sent pressé du pied d'un passant.

Ce Baron advisant ceste jeune femme estre sur luy, comme l'aigneau fuit le loup, et le lièvre devant le lévrier, ainsi ce jeune homme fuit de devant ceste sorcière, ainsi un Ange fuit de devant uneDiahlesse Pandrague, furieuse, davantage est piquée par le freslon de luxure, ainsi qu'une vache est espoinçonnée par le taon. « Ha ! disoit-elle, jeune fol, me refuses-tu? 0 tendron, me fuis-tu? Demeure, arreste-toy : regarde quelle est ma charneure, uses-en libre-

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