LIVRE XVII
ment, pendant qu'aucun ne te le peut empescher, pendant que Ja belle fortune t'est favorable. » Léonard ne i'escoute aucunement, mais recule tousjours au loing ; une femme luy plaisant moins que trente diables, et pense le genre humain est misérable de ce qu'il faut qu'il sorte du ventre d'une femme. Il s'enfuit donc, et s'eschappe d'un feu, par lequel mille Troies bruslent, etseront toujours brûlées : et pendant qu'il fuit ainsi, parloit en soy-mesme, et disoit :
Les brefs plaisirs, et délices mondaines Que recevons en ce monde lascif.
Pendant qu'encor avons nostre corps vif, Font oublier les voluptez certaines.
Font oublier les beautez souveraines, Avec le lieu d'oli l'esprit est natif.
En se rendant d'iceluy fugitif, Pour trop chérir les blandices luunaines
0 Père, ô Koy, soubz qui tremblent les lieux Qui sont là bas, et aussi les hauts cieux, Fais-moy ce don, par ta bonté isnelle.
Qu'en moy un cœur se voye ferme et fort, Pour amollir de tels plaisirs l'effort : En un beau corps la chasteté excelle.
Mais Pandrague crie après Iny, disant : « Attens-moy, qui ne suis qu'une fille! je ne suis point tigre; Je ne suis point une lionne, ni une ourse : je ne suis point un Dragon, mon beau Narcisse: ha! que fuis-tu? Voicy je te suis, et me romps mes tendres pieds en te suivant : et tu endures, par un dosdaing, qu'une fille délicate se blesse? Tu es par trop impitoyable : veuilles au moins me regarder? Jette tes yeux sur celle que tu fuis, et juge si je suis à fuir, ou si mon visage te puisse faire peur? Ha! reliens ta fuite; ha! regarde quelle est ma face, quel est mon aage puéril, et quelle est mon ardeur? » Léonard, à telle poursuite, a le cœur plus dur qu'un diamant. Tant plus qu'elle l'appelle, plus sont ses oreilles sourdes. Alors Venus la débauehée et; le bardache Cupidon s'enflent, et tous deux ensemble esmeuvent une grande flambe dedans la poitrine de Pandrague : et là forgent une cruelle hayne excitée avec les?
288 HISTOIRE MACGARONIQUE.
serpents de Megere. Pandrague fait un quarré diabolique, et, tournant à elle, fait venir des Ours, et leur commande de desmembrer ce misérable jeune homme. Iceluy, les voyant, ne fuit plus; mais s'arreste, met son escu au bras, et tient son espée nuë au poing, et fait teste à ces bestes. La première, furieuse au possible, fait un saut, bugle, et se hérisse le poil de son dos. Pandrague, voyant le combat commencé, toute irritée, s'en va de là.
Or Ci'igar cherche cependant tousjours Falcquet, et l'appelle souvent : il subie, il jure, il blasphème, il se met en cholere. Balde, d'autre costé, voyant que personne ne revenoit, entre aussi en la forest, ayant sa grande targe au bras, commandant à Mosequin de garder leur fuste contre les voleurs. Avec luy demeure Gilbert, et le bouffon Boccal, lesquels trois, vaincus du sommeil, se mettent à ronfler. Ces sept compagnons, au temps qu'il estoit mestier de demeurer plustost ensemble; et ne se séparer aucunement les uns des autres, ces misérables, par un malheureux destin, s'escartent.
Phœbus peu à peu descendoit en autre région, et alloit esclairer aux Antipodes. La Lune nous fais.oit paroistre hors de la mer ses cornes, et nous apportoit la lumière qu'elle avoit empruntée de son frère r c'estoit lors que Falcquet sentoit en son ventre ses boyaux cstre vuides, et eust à telle heure engoulé un veau tout entier avec la peau, estans ses compagnons repeus seuls de la prinse qu'il avoit faite. Il n'avoit point envie de chanter, pendant que son estomac crioit: un loup affamé ne chante point. Alongeant donc ses jambes, comme un mastin quand la cherté contraint le païsan, il voit de loin durant la nuit une petite lumière, et tire droit celle part. Il arrive en la maison où estoit ceste lumière: icelle n'estoit qu'une chaulmine faite de pierres seiches. Sans frapper à la porte, ny sans dire qui est là, il entre, tenant son espée et son bouclier. Il trouve là un homme se jouant avec une femme, laquelle neantmoins mesprisoit les caresses de ce villain et laid vieillard. Ce vieillard estoit véritablement fort laid, et n'y avoit bourreau si villain que luy. Il avoit l'eschine de Daulphin, et la couleur de son visage estoit jaulne comme safran, et en ses mâchoires n'y av-iit aucune. dent, et son nez tousjours couloit, distillant comme un alambic. Neantmoins, quelquefois ceste rusée supportoit ce vieillard jaloux, et endurcit ses