‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 167 sur 238 · LIVRE XVIi · texte numérisé non relu

LIVRE XVIi

daiit qu'il jette ainsi sa cliolere, il est contraint de s'arrester, ne pouvant aller plus avant ; car son âge décrépit luy avoit accourci le pas, et les gouttes luy avoient retiré les pieds.

Voicy, sur tel fait, se présenter la personne d'un géant estrange, lequel à l'improviste sortoit de l'obscur ombrage, de la forest. Icelny, oyant les misérables cris de Pandrague ne scavoit encor' ce que c'estoit. En tout le monde, il n'y avoit beste plus moidante, et plus rapace, ny mieux ressemblant à un asne. 11 ne cachoit aucunement ses parties honteuseS; et estoient toutes descouvertes; cheminant il faisoit mourir et assechoit les belles fleurs avec sa semence noire. Les anciens ont appelé ce monstre Molocque, lequel est composé de la puanteur des rufiens, et des louves villaines, desquels enseml)le se fait une corruption parmi l'air grossier d'où ce difforme animal naist. Il est semblable à un homme autant qu'il se tient avec la face en haut, et chemine droict : mais tout le reste tient de la beste brute. Il a les dents comme un pourceau, il est velu comme un chien, et vomist par sa bouche du venin, ainsi que le serpent ; et, par le fondement, lasche des vesses enflambées. Beltrasse, voyant de loin ce géant, se dresse à peine, se pensant plus legier qu'un bœuf, et crie : « Ha, ha ! mon cher Molocque, secourez-moy ; je vous recommanda mon cher Molocque, vostre maistresse ! Voyez comme ce pendard la traite, commeil la tourmente, comme il l'estrangle, comme il la coigne ? » Molocque, entendant ce cry, accourt, et ouvrant la bouche jette dehors une haleine vénéneuse, et pousse du derrière une matière enflambée. Cingar, affoibli par une si grande puanteur, laisse ceste putain; et, tirant son espée, marche au devant de ce monstre, à In teste duquel il n'eust sçeu toucher sans eschelle; mais, comme on abbat un arbre par le pied, ainsi s'adresse-il aux jambes, et, chamaillant sur icelles, l'autre fait tomber de sa bouche si grande quantité de salive enveniméo, que, pour l'odeur d'icelle, Cingar tombe tout lourd en terre, et, comme mort, s'estend de son long sur l'herbe. Ce inastin soudain l'enlevé entre ses bras, et le met legierement sur son espaule. 11 s'en va, emmenant ceste proyc, pour la dévorer et en lécher ses doigts. Cependant Beltrasse embrasse son amie, et la pleure comme estant quasi morte, et, en la plorant, la chérit ; il luy baise la bouche, le front,

et son blanc sein, et, comme un enfant de cent ans, essaye ce qu'un vieillard de trente ans auroit honte de faire Gingar, estant ainsi emporté sur l'espaule de ce géant comme est une poule par un renard, n'en sçeut rien, à cause de la force du venin. Ce misérable avoit perdu pour lors tout sentiment, et Molocque s'esloit retenu en bon appétit, se délibérant bien de manger en trois coups sa proye, ainsi qu'il avoit accoustumé d'avaler tous ceux qui tomboyent en la fosse de Pandrague, laquelle les luy gardoit, et bien souvent en remplissoit son ventre, si bien qu'il s'en saouloit, et en demeuroit encor' de reste pour assouvir mille loups, mille chiens et mille corbeaux. Mais Molocque ne pouvoit aucunement la saouler de sa propre chair, laquelle estoit présentée jour et nuict devant cette louve, qui s'en lassoit bien, mais ne s'en saouloit jamais. Gingar estoit donc, pour lors, depesché, soit qu'il eust servi de disner ou de souper à ce géant, si aussi-tost, et au mesme instant, le Centaure ne l'eust secouru. Ge Gentaure est moitié homme, et moitié cheval, ainsi qu'estoit Ignare, et le fort Tarrasse, qui furent vaincus par la Faladine Ancroyc, suivant ce qu'en a escrit Berose *. Iceluy porte en main deux dards et une targe couverte d'acier, et garnie d'une peau de Dragon ; à son costé gauche, luy pend une massue de fer, d'où on le nommoit Virmasse. Quand iceluy veit Molocque, lequel il cognoissoit, passé long temps, et avoit combattu contre luy plusieurs fois : « Lasche cet Aigneau, ô loup, s'escrie-il, lasche ce poulet, vieil Renard 1 Ce n'est pas une

* Folengo veut désigner l'ouvrage intitulé Antîquitates vanse, publié en 1498 sous le nom de Berose, par Annius de Viterbe, et souvent réimprimé au commencement du seizième siècle ; c'est une supposition qui aujourd'hui ne fait plus l'objet du moindre doute. Ginguené a donné de longs détails à cet égard dans la Biographie universelle, tom. II, et Eusèbe Salverte {Essai sur les noms propres, t. II, p. 368) a défendu la bonne foi d'Annius.

Deux écrivains de l'antiquité ont porté le nom de Berose ; l'un fut un historien chaldéen qui paraît avoir vécu du temps d'Alexandre ; l'autre un astronome, prêtre de Bélus et mentionné par Vitiuvc.

On comprend d'ailleurs que c'est par raillerie que notre poète invoque l'autorité do Berose au sujet de l'histoire de la paladine Ancroia, contemporaine de Charlemagne selon les romans de chevalerie.

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