‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 166 sur 238 · LIVRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XVII

ceste forest : l'avez-vous point d'aventure veu ? » L'Hermite en souriant, luy respond : « 0 brave Giiigar, encore que je ne vous voye i)oint, ayant perdu la veuë, toutesfois je vous voy au dedans, et vous cognois apertemenl : je voub dis que vous travaillez pour néant à chercher Falcquet. — Ha! moy misérable! luy dit lors Cingar : que dites-vous, mon père ? Est-il d'aventure mort ? Je mourrois s'il n'esloit plus en vie. — Non, dit le vieillarc!, il n'est pas mort; mais Beltrasse le tient enchaisné en une obscure prison, non mort, mais fort désireux de mourir, luy ayant la paillarde Paudrague donné un breuvage pour dormir. Il est là enchaisné, et bien garrotté au milieu de la prison : d'où vous ne le tirerez que premièrement n'ayez lié d'une corde ceste truye, moyennant que ne soyez attrapé par les blandices de ceste putain. Icelle, avec un doux parler, crache une telle puanteur, quelle débilite, aussi soudainement que feroit une peste, ceux qui ne s'en donnent garde. — Je vous prie, mon père, monstrez-moy le chemin par lequel je puisse aller vers ceste bonne pièce : si elle me trompe, elle pourra dire avoir trompé un diable. Mais, je vous prie, mon père, par vostre barbe et par vostre teste, et s'il y a aucune charité à porter le panier, veuillez-moy dire vostre nom; car c'est une chose merveilleuse, et à moy un grand estonnement de ce que vous me cognoissez, mon compagnon, et toutes autres choses Estes-vous Balaam? ou si bonne mule de Balaam vit encore, et repose en vostre estable? » Le vieillard respond : « Si voulez avoir cognoissance de mon nom, lequel dort eu ces pierres, amenez-moy icy premièrement Balde ; et puis, à vous et à Balde, je dirai mon nom. » Cingar s'esmerveille grandement de tout ce que luy disoit ce bon homme, en luy nommant Balde, Falcquet et son nom. Il croit que ce soit quelque grand Prophète, et se délibère de luy amener Balde. Et puis se met au chemin que luy avoit enseigné cette saincte ame; et enfin parvint au lieu où demeuroit ceste putain.

L'Aurore peuà peu iaisoit esvanoûir la luisante splendeur de la Lune , et Eoé amenoit jà avec soy le clair jour. Pandrague ayant descouvert l'arrivée de Cingar, incontinent sort hors de sa case, et le vient recevoir avec un visage riant, et salutations courtoises, courant au devant de luy avec les bras eslendus. Cingar, recoignoissant les yeux amoureux et putaciers de ceste femme, feit soudain trois

MA HISTOIRE MACCARONIQUE.

fois le signe de la croix, comme s'il eut veu devant soy un Diable, et ne s'en fallut gueres, et fort peu et si petit que rien plus, qu'il ne fut attrapé en la chargeoire, comme un vieil renard : mais, ayant tousjours en mémoire l'amitié grande qu'il portait à Falcquet, en baissant la veuë, il se retire en arrière soudainement, et luy baille iino rude moustache, et, redoublant, luy donne un si fort revers, qu'il luy fait tomber deux dents de la bouche, et la jette par terre, et luy arrache les cheveux. Icelle, comme une enragée, crie tant qu'elle peut, et en fait fendre les pierres des roches voisines. A ce bruit, voicy ce crevé de Beltrasse qui accourt, si courir peut une tortue, ou une limace, qui porte sur soy sa maison. De pas en pas, il tousse, il lasche le ventre en ses chausses, il barbote, et avec un bruit s'escrie, ainsi qu'il pouvoit : « Ha Satan ! » Et, voyant son amie couchée soubs Gingar, lequel, avec poings et pieds, prenoit sa mesure, et la chargeoit comme un asne de melons, ce vieillard s'avance au-devant de son ennemy, trotinant comme un pourceau, et grinçant les dents, dont il n'en avoit plus gueres, eut bien voulu avaler Gingar en trois morceaux. Mais Gingar, le poussant rudement en l'estomach, le jette par terre à la renverse, luy faisant rompre ses hemorrhoides, et sortir par sa brayette les hernies, qui le tourmentoient, et ce pauvre vieillard fait la combreselle. Gepcndant ceste femme, comme une chienne enragée, se levé, et, comme un chat, à beaux ongles se jette sur le visage de Gingar, et, le mordant à belles dents, luy arrachoit du poil de la barbe; mais Gingar la print par les cheveux, et la tire par les fanges et sur les cailloux, comme ou voit un larron trainé à la queue d'un cheval. Beltrasse le i)0ursuit : « Bourreau, disoit-il, lia larron, veux-tu ainsi desmcmbrer ma fille! Que mille caguesangues se puissent engendrer en ton ventre! 0 ma Pandrague ! ô ma beauté ! Ha, comme les pierres cassent ta tendre teste! Je ne puis t'en empescher, je ne puis le défendre! Ha ! quel deuil et ennuy me presse maintenant! Les ronces et espines deschiquettent tes blanches joues; les cailloux pochent tes beaux yeux. Demeure, larron cornu, demeure, pendard. Ha ! misérable que je suis ! Ha ! je suis mort; je suis jjcrdu, et je me voy san< secours : je suis liS ; ce voleur s'elforce de plus en plus : ce Diable ne cesse. Ha! cruelles espines ! ha ! cruelles pieires, rougissez-vous ainsi du sang d'une si belle femme? » Peu-

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