LIVRE XVIII
estant aussi iceux presls à combatU*e pour luy, comme c'est raison de rompre la lance, pour ce qui est de droiet et d'équité. Roland est mort, Ajax, Tristan et autres, lesquels j'ay cy-dessus dit avoir esté vrais Chevaliers. Ainsi, aussi, maintenant je seray couvert d'un habillement et pourpoint de bois, et m'en iray soubs terre, laissant et abandonnant ce monde. Et parce que j'estois le guerrier Baron, et champion de Seraphe, ceste œuvre demeurera à Balde, Qu'il te soit permis, ô Balde, de défricher le pays de telles ribaudes sorcières ! Il n'y a qu'une seule Manto, qui est l'entière et vraye Sibille de Seraphe, lequel ne se pourra monstrer à toy, jusques à ce que je m'ensois allé de ce monde au ciel; icy tu le verras, icy tu seras fait, entre les corps el siinulachres des Barons, le champion de raison, de justice, de foy, de la patrie, et de la Table Ronde: tu descouvriras avec ton espée les Royaumes des sorcières, mieux que six mille inquisiteurs et maistres du Palais avec leurs cent massues. Sus donc, prens courage, et ne crains point d'exposer ta teste à tous périls: fourres-toy par feu, par eau, et à travers les armes, pour l'amour delà vertu. Voilà tout ce que je puis te dire, pour l'heure présente, sentant les forces de ce foible corps me défaillir, et, en mourant, je m'en vois au ciel : adieu, mon fils ! » Achevant ces mots, et se levant les mains jointes, il demeura debout comme une statue, et son ame s'envola en l'air.
Il estoit n-uict pour lors, et nean(moin> une si grande lumière fut veuë autour de ce corps, aucun d'entr'eux dit que c'estoit une nuict sans nuict. Tous furent bien estonnez, et regardoient Balde envisage, lequel, revenant un peu à soy, profera ce peu de parolles : «0 Père très-sainct I quau moins j'eusse peu vous dire pendant vostre vie ces dernières parolles ! » Et, ayant ce dit, se courbant sur le corps de son père, le baisa par tous ses membres, le lavant avec ses larme.s. Et de quel embrassement serra-t-il pour lors son père? Alors Gilbert chanta avec un chant lugubre ces vers :
Nous naissons, et nous mourons, Aussi-tost que nez nous sommes :
Un temps preflx est aux hommes, Contre icchiy que ferons?
Cil meurt misérablement, Et a fortune ennemie,
De qui la corps et la vie,
Se perd soubs un monument.
A peine eul-il achevé de chanter piteusement ces vers par quatre fois, comme les mânes et infernaux se délectent d'un nombre pair,qu'aussi-tost tout le lieu se met à trembler par l'espace de demie heure, et toutesfois l'endroit où se tenoit Balde ne trembla point, tenant iceluy un regard asseuré. Tous les autres, ne pouvant imaginer la raison de ce tremblement, se regardoient les uns les autres sans dire mot, se monstrant fort estonnez. Ils oyent tous un petit guichet, en un coing de la chambrette, où ils estoient, faire un bruit en s'ouviant, ne voyant aucune personne sortir par iceluy. Balde, voulant descouvrir ce qui en ostoit, entre par ceste porte tout seul, et soudain le tremblement de terre cessa, et Balde se trouva enfermé, l'huis se refermant de soy-mesme, demeurant tous ses compagnons avec le corps de l'Hermite. Balde ne s'eslonne point ; mais se tient ferme sur ses pieds, et avec une grande asseurance attend pour sçavoir si ce sont oracles, ou songes, ou responces de Phœbus, regardant tout autour de soy. Ce lieu, où il estoit ainsi enclos, estoit quarré, fait en forme d'une [)etitc sale, au milieu de laquelle pendoit une lampe ardente par la clarté de laquelle on pouvoit remarquer les sièges, qui estoient autour : et y en avoit trente, desquels un paroissoit plus haut eslevé. En iceluy il voit Guy, ou plustost son simulachre, tout armé, lequel, après s'estre assis, fcit asseoir tous les autres Barons chacun en son siège. Guy estoit au au milieu, et tous ces guerriers à ses environs ; ils estoient aussi tous vestus de cuirasses, et devisoient ensemblement de plusieurs affaires. Balde se tient de bout, et ne bouge aucunement le pied : s'il estoit estonné, vous le pouvez penser, voyant son père vivant et armé, lequel il venoit de laisser mort entre ses compagnons, soubs un habit de Hcrmite. 11 contemple tout autour les corps des Irès-vaillaus Capitaines et Chevaliers, qui estoient la fleur de toute vail^ lantise et de fidélité, lesquels ornoient leurs armes blanches de la seule vertu, et faisoient reluire leurs semblancos pour •servir de mirouer à Balde : celui d'entr'eux qui est encore plein de vie est fait leur Koy, non pas en effect, mais par imagination de la chose. Comme quand Hector, ou Thésée, ou Ferrand de Gonzague, vivoient encore en chair humaine,