LIVRE XVIII
ils gLierroyoient véritablement avec leur corps vif, et n'advençoient aucunes entreprises sans raison, et cependant leur image ou représentation estoit assise, comme Prince, et supérieure, entre les simulachres et images des Chevaliers illustres, lesquels combattent seulement pour l'équitté et contre le tort. Jusques à présent avoit ainsi régné la représentation de Guy : maintenant qu'il a fini ses jours et accompli tous ses travaux, il faut qu'il descende de son haut siège et se mette au rang des autres ; et qu'un autre nouveau champion de droictiire et équité luy succède, selon qu'il sera choisi par l'advis et chois des Paladins. Mais ce conte de balloter dépend seulement de l'entendement de Seraphe, lequel leur en propose un, et iceluy obtient la principauté du consentement de toutes ces heureuses âmes, et tout ce qu'il trouve bon est approuvé par elles.
Balde estoit entré en ce lieu, ne sçachant rien de toutes ces façons de faire, y estant conduit parSeraphe in visiblement. Il contemple attentivement cestui-cy, puiscestui-là, tanlost run,tantost l'autre. Là estoit Hector, large d'espaules, et les flancs serrez, ayant une barbe forteetrouge.il estoit assis le plus près de la haute chaire. JEnée estoit auprès de luy, lequel a esté, est, et sera lousjouis joyeux, et content pour avoir mérité la trompe de Virgile, qui n'a point encore trouvé sa pareille. Thésée, Jason, et le fort Ajax, estoient assis l'un après l'autre. Là se voyoit Torquat tenant en sa main une hache tranchante, par laquelle le renom de justice durera éternellement. Brute n'est pas loingde luy, triomphant avec une mesme louange ; lequel n'a point tant fait périr les enfans degenerans de leurs pères, comme il a donné exemple pour chasser les tirans, lesquels ne songent qu'à saouler leur panse et contenter leurs paillardises en volant el pillant autrui. Là aussi estoient Fabrice et Cincinnat, so resjouissans tous deux en leur pauvreté, et ayant l'argent à contre-cœur, et lesquels se contentent plus de porter un meschant manteau deschiré, et des guestres rapetassées, et manger une rave cuite entre les cendres, que se vestir de velours et manger à leur table des viandes exquises venans de loing. Camille, gaillard et bon compagnon, estoit là aussi, lequel portoit les aigles noires avec S. P. Q. R. Iceluy monstra aux Gaulois qu'il leur estoit meilleur ne bougerdelà les monts, que de passer deçà avec leur perte et dommage. Les deux Catons le suivoient avec leur Irongne renfron-
gnée et austère, lesquels ne parloient jamais s'il n'enestoit besoing. Corneille Scipion s'y voyoit aussi, haussant son enseig'ue d'Espagne, devisant avec son frère tout bas.Fabie le Grand estoit là, qui avec un visage ridé pesoit et contrepesoit toutes choses, et sous sa targecouvroit Rome, Dame du Monde. Marcelle estoit à costéde luy, tenant en main son espée nuë. ^mile le suivoit, mespriseur de la vie. On y voyoit le premier de tous les Capitaines, ce jeune homme Scipion, qui, poussant à grand' peine ses premiers poils du menton, avoit despoûillé toute l'Afrique, qui se vantoit avoir mis en blanc Rome Dame de toutes choses mondaines. Après cestui-cy, Pompée tient son siège, lequel a cy-devant allégué, et alléguera tousjours pour son excuse, que les Romains n'ont tourné la pointe de leurs armes contre eux-mesmes pour son occasion particulière ; mais pour la seule ambition de César. Aussi, Cassie et Brute s'y veoyent, accusans de mesme la meschante volonté de César, qui l'enversa le Sénat, et lesquels en recompense luy donnèrent vingt-trois coups de poignard. Là Tristan reluist, Lancelot flambe, lesquels se plaignent de leur sort pour avoir eu faute en leur temps de quelques escrivants habiles, qui comme ils manioient vaillamment leurs lances et espées, iceux eussent peu manier leurs plumes en composant de beaux livres de leurs vaillantises et actes généreux, espuisans, en ce faisans, souvent leurs escritoires d'encre. 0 que nous lirions de belles choses, si Renaut et Rolant eussent rencontré, du temps de Charlemagne, un Plutarche, un Tite- Live, unSaluste! Iceux toulesfois ne laissent à se monstrer icy avec une contenance haulte, ayans les espaules et les reins couverts de longs pennaches d'autruche. Auprès d'eux est Ferrand de Gonzague, et Roger d'Est, tous deux braves et vaillans Chevaliers, lesquels l'Afrique redoutera tousjours soubs la bonne conduite de Charles. Là aussi estoit assis Sordelle, le plus notable personnage de la famille des Godiens, les admirables prouesses duquel sont cogneues partout.
Or, estant ainsi présent en ce lieu Balde, le vieil, le vénérable Seraphe entre en iceluy : il prend Balde, et l'assied au plus haut siège, et Guy se met au-dessous de Sordelle. Balde, se voyantainsi assis entre ceshonorables Seigneurs, combien qu'il cognent que ce n'estoient point personnages vifs, mais seulement des ombres, il se print neantmoins à