LIVRE XIX
autre occasion plus grande que celle-cy, qui puisse faire amasser tant de diables ensemble, et faire un si grand tumulte. « C'est ce brave et ce vaillant Balde, redouté de s;i longtemps çà bas, et dont la mémoire est assez cogneû par ces pais ténébreux. Iceluy, comme la Parque nous en menace par les livres de Seraphe, doit par force abbattre les murs d'enfers. Il faut maintenant par force le repousser de tout l'enfer, et empescher qu'il ne descende çà bas, s'il trouve d'aventure des eschelles pour descendre icy, où il nousruineroit tous. »
Cependant Balde, avec son espée, hardi, et courageux, renversoit çà et là ces diables et sergens d'enfer, crians, hurlans, braillans, et tonnaus. Iceux, avec fourches, fourgons, tenailles, crochets, grifes, ongles, et cornes enflambées, donnent sur Balde. Incontinent le Centaure se donne à soy-mesme un coup de fouet (car par le derrière il estoit cheval, et par le devant un brave et vaillant Paladin), et s'advance pour donner vistement secours à Balde, tenant en main un grand soliveau pour baston. Falcquet y court, Cingar, et Moscquin; mais Gilbert se haste d'aller autre part faire la garde à Pandrague, ayant ses cheveux en teste tous dressez de peur. Boccal, despourveu de courage pour donner secours à autruy, par une trop grande frayeur, avoit remply ses chausses de musc; çà et là il cherche à se cacher, et ne peut trouver lieu assez commode pour ce faire, et combien qu'il en trouvast, il luy estoit advis qu'il estoit tousjours descouverl: de pas en pas, il faisoit sur soy signes de la Croix; il eut bien voulu avoir de l'eau beniste, laquelle chassast de loing ces diables : il barboltoit mille Patinostres, et autant (ÏAve Maria, et des Salve Regina; mais il ne sçavoit dire le Credo.
Or, est-il besoin que je descrive quelques coups de Balde, avec lesquels il feit voler en haut plusieurs cornes des diables. Ce grand esquadron d'iceux combattoit autour de luy: les uns frappent sur luy de costé, autres devant, autres derrière. Mais il ne craint leurs ongles, leurs dents, ny leurs grandes grifes, ny leurs fourches à trois cornes, ny tous leurs engins, avec lesquels ils jettent leurs glifoirées sulphureres, et leurs pots pleins d'une puante charongne, qui sont forgez par Malebosse. La force de Balde s'augmente de plus en plus, et, avec son espée donnant de taille, et de revers, et de toutes sortes de traits accouslumez en guerre,
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et principalement de coups d'estoc, perçant les bras et .jambes de ces soldats infernaux, leur fait voler les testes cornues en l'air, lesquelles, à ceux qui les voyent de loing, semblent non testes, ny bras, ny jambes, mais corneillaux et noirs corbeaux. Gagnasse, abboyant de sa grosse teste de Chien, voulant avec les dens attrapper par derrière la ceinture de Balde; iceluy luy bailla, en se tournant, un si grand revers, qu'il luy feit tomber avec le devant du front deux cornes; et Malatasque, se rencontrant à ce coup, receut en la teste une playe fort grande. Ces deux s'enfuient remplissans l'air de cris. Barbarisse se présente devant Balde avec un grand fourgon, lequel il luy lascha de loin mais Balde le prend soudain de la main gausche, et, le ser ranVbien estroit, le rompt en pièces, luy donnant quant et quant un revers de son espée, et le faisant saigner gr.mde abondance de sang. Uriel etFutiel voulans escamper, Balde les attrappe, leur taillant les jambes. Farfarel, les voulant venger, jette son crochet sur la creste du heaulme de Balde, pensant le terrasser, ou au moins mettre sa teste à nud. Balde luy donne un estocade à travers le ventre, laquelle, passant outre la vessie, alla respondre jusques au boiau culier.
Mais que fait Cingar? Que font Falcquet, Virmasse, et Moscquin ? Iceux n'avoyent si forte partie. Car Lucifer n'en vouloit par ses gens qu'à celuy-là, lequel, s'il eschappoit, luy devoit bien donner de grandes affaires. Cingar se colleté avec Rubican : luitent longtemps ensemble, se donnans l'un à l'autre le croc en jambe, et à force de reins, taschans à mettre son compagnon dessous. Tous deux sont rusez, et de fine laine, laquelle ne s'escarde (comme on dit) qu'avec pierres. Falcquet paist Libicocque de bons oiseaux de bois, lequel, s'en sentant assez saoul, veut faire retraite. Mais Falcquet ne luy en donne pas grande commodité, le tenant de la gauche, et le sassant fort et ferme de la droite, et avec un gros baston, luy faisant tomber la farine. Satan luy veut donner secours; mais, voyant qu'on luy faisoit sortir la poudre hors le poil, autant qu'il peut il se tient loing des coups. Zaphe attacque le Centaure à beaux ongles; mais Virmasse n'estime pas une prune si deux diables ne l'assaillent. Calcabin le prend par derrière en trahison, et se saisist de sa queue, laquelle il tient ferme, et non sans raison; car pendant qu'on tire la queue à un cheval, il ne