‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 181 sur 238 · LIVRE XiX. â7i · texte numérisé non relu

LIVRE XiX. â7i

iietrant jusques à nous, on oit en l'air un grand murmure des Esprits. Car lors, nous sommes forcez, et nous tire à luy avec une grande violence que nous sentons. Quiconque, soit masle ou femelle, porte cette cappe, manteau, ou gabon, sur soy, quelque part où il aille, n'est aucunement visible. Voilà le Cousteau d'Artault, qui an-este les fleuves, deseche les prez et pastoureaux, fait tomber la gresle sur les fruicls, et tous les oiseaux; il faict perdre la vertu à la calamité, ou aimant, de se joindre au fer, et noue en amour les personnes. Vois-tu ApoUone Thianée? Vois-tu, après, le Sarazin de Granate, grand enchanteur, et puis Magondat, comme, ayant appelé à soy les diables, il a ce qu'il demande? Voicy le Padoûan : le vois-tu? Voilà Pierre Aban*, sçavant en la Physicque, mais plus sçavant en la Magie. Ceslui-cy, pour son manger, et pour toutes autres choses, dont il a besoing, ne craint de bailler force escus et ducats : car, estant de retour à la maison, il fait revenir en sa bourse tout ce qui en est sorti, et le vendeur ne trouve pas en la sienne un seul denier; et s'il pense tenir son argent en sa main bien close et serrée, en l'ouvrant, il n'y trouve que du charbon, ou des bûchettes, ou des mousches. Vois-tu tout cela dépeint avec de belles figures? Mais que muse-je davantage? Je voys commencer ma conjuration. »

11 marque un cercle à la façon des magiciens, au milieu duquel il commande à Libicocque de se mettre. Puis, ouvre son livre, lit et relit en iceluy, et après fait plus de trois mille figures, et avec une hardiesse, il invocijue Semiphore: Ar/Ia, va, ya: et fait toutes les prières accoustumees aux magiciens. Voicy un grand, et merveilleux bruit qui se fait par les bois, et par la forest, rompant et fracassant tout, La terre tremblant tout autour.

Barbarisse se présente lors le premier, avec Gagnasse, clabaudant: « Qae veux-tu? crient-ils. Que veux-tu maintenant, ô Pandrague? » Mais, se voyans mocquez par Rubican, laschent soudain de villains vents de leur cul : ce

* Pierre de Abano, médecin et alchimiste italien, né en 1246. mort vers 1320 dans les prisons de l'Inquisition, oîi il avait été jeté comme sorcier Son trépas le préserva du supplice du feu. Ses nombreux ouvrages sur la physique et les sciences naturelles, fort en réputation à l'époque oîi écrivait Folengo, sont aujourd'hui complètement oubUés.

272 HISTOIRE MAGCARONIQUE.

ne fut qu'une belle risée par entr'eux. Rubican poursuit à feuilleter son livre. Voicy venir trois autres diables, avec un terrible bruit. Galcabrin estoit le premier, lequel estoit suivy par Gambalor, et l'autre estoit Malatasque, qui jettoit du feu par les naseaux. « Que nous veux-tu commander, Pandrague? disoyent-ils; que demandes-tu de nous? » Uriel, et Futiel, avec de grands cris, y accourent, f Pourquoy nous appelles-tu, Pandrague? Pourquoy faire, nous demandes-tu? » Voicy venir Farfarel, et Draganisse, lesquels se voyans mocquez ne s'en feirent que rire. Aussi-tost furent suivis par iMalacod, dit la Ruine, et par le furieux Marmot, et par Satan avec ses trois cornes. « Que demandes-tu, Pandrague? Pourquoy nous tourmentes-tu, Pandrague? » Mais ne voyant point Pandrague, ains seulement Rubican, faisant le maistre de Magie, or pensez s'ils se rient, et se mocquent les uns des autres. Astarot y accourt à grand haste, et aussi Belzebut, apportant en main un fourgon. Malebosse le suivoit, et Graphican, tenant une fourche à trois dents. « Que veux-tu savoir, Pandrague? A qui en veux-tu, Pandrague? » Voicy Asmodée, Alchin, Molccan, Zaphe, Tarata, et Siriel. Tous ceux-cy brailloyent ensemble: « Quiail de nouveau, Pandrague? Pourquoy nous appelles-tu? » Stissafer, Melloniel, et Acheron, y viennent, et sont suivis par Malabranc accompagné de Ciriat. Chascun, par l'air ténébreux, s'escrie • « Que te faut-il, Pandrague? Qui te fasche, Pandrague? » Zaccar, Scarmile, Paimon, Bombarde Minos, achèvent la feste, et chantent de mesme : « Qu'as-tu à nous commander, Pandrague? Que veux-tu de nous? » Ayans puis après cogneu la tromperie de Rubican, ils se prinrent tous à faire telles risées, qu'il sembloit que la terre tremblast, et que le tonnerre fust en l'air, et que le Giel deust tomber.

Balde, oyant un tel tintamarre, se levé soudain, el avec un grand courage, tenant l'espée nue au poing, se jette au milieu de ces diables. Belzebut, comme Prince des autres, abboye en l'air com.ne un chien, et ramasse les siens en un villain esquadron. Le bossu Garapel leur servoit pour lors de tambour, et, au sond'iceluy, chascun crie* « Arme, arme! » Belzebut, avec un seul son de son cornet, tire des lombes six cent milles diables armez. Lucifer, ignorant la cause, cherche partout, et veut sçavoir pourquoy on fait un si grand amas. On luy fait response qu'il n'y a point

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