‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 188 sur 238 · LIVRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE XX

l'autre monde, ne seroit plus estimée isle. Icelle donc flotloit sur les ondes de la mer si legierement, qu'elle faisoit plus de chemin que ne feroit une baie sortant de la ôouche d'une grosse bombarde, et avoit en un clin d'œil fait trente mil de chemin. Cingar, tout désespéré, s'escrie : « Que trente diables est cecy? » Le Centaure s'estonne, ce qui ne luy estoit point encor arrivé. Falcquet encourage tous les autres de n'avoir peur, leur disant que c'estoit chose plus louable de veoir et apprendre tousjours quelque nouveauté, aller par le monde, endurer plusieurs travaux, que de gratter toujours son ventre en son pays, et ne vouloir aJDandonnersonpain. MaisBalde, nedisantmot,mascheensoymesme une telle nouveauté ; et enfin commande à tous de se tenir sur le bord. Le bouffon Boccal leur dit : « 11 est besoing de se resjoiiir, compagnons, et cecy nous admoneste par un certain mystère que nous nous devons tenir joyeux. Car la terre ne defaudra pointa nos pieds. Quelle tempeste marine nous pourroit donner de l'ennuy, puisque, passant la mer, nous sommes sur terre? « Tous se regaillardirent sur ces paroles de Boccal. Ils voyent les ours, les onces, les léopards, et les lions se lancer hors des forests, lesquels, estonnez d'un tel remuement de terre non accoustumé, se jettoient en la mer. Puis Virmasse leur monstre comme derrière ,eux demeuroit le sepulchre de Guy ferme et stable sur un rocher au milieu de la mer, et aussi leur fuste demeuroit à Vuncre seule en la campagne marine. Ils apperçoivent de loing une autre plus grande merveille, qui estoit d'un haut géant, lequel parois^soit sur une grosse navire, et se tenoit droit comme le mas d'un vaisseau, et estendoit les bras au lieu de voiles. Car l'arbre par l'impétuosité de la mer, et par les vents, estoit tombé en l'eau. Je dis que ses bras servoient au lieu d'antenne, et son corps servoit de mas plus ferme qu'une grosse tour. Que les vents soufflent tant qu'ils pourront souffler, qu'ils facent gambader les ondes et sauter et danser les escumes de la mer resemblans de loing un troupeau de bergeail blanc, ils esmouveront neantmoins ce grand et puissant géant, autant qu'un coup de pied d'une mousche sçauroit esbranler la forteresse et les murs de Trevise! « Ho! Diable, dit Cingar, qu'est-ce là que je veoy? Ne voyez-vous, compagnons, ce grand géant? Ne voyez-vous pas comme tenant la voile il demeure ferme? » A quoy respond Boccal: « Amen. 0 malheureuse taverne,

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en laquelle un tel ventre se va loger! A. grand'peine ufl beuf entier pourroit remplir un de ses boyaux.

D'autre costé, ce géant, approchant, s'estonnoit grande ment de ce que ceste isle flottoit ainsi sur mer comme un navire. Iceux s'esmerveillcnt de veoircet homme hautcomme un mas ; et luy, d'autre part, admire ceste terre n'agueres ferme courir à présent sur l'eau. Enfin, se joignans les uns les autres au milieu de la mer, comme il advient quand les vaisseaux allanset revenans de Padouë sur le fleuve Brème, se saluent l'un l'autre; ils commencent à s'envisager. Falcquet incontinent avec une joyeuse parole dit : « 0 Dieu, resves-je? Est-ce là le phantosme de Fracasse? Voicy, c'est F'racasse ; c'est luy qui tient ceste voile tendue. » Mosquin confirme ce que dit Falcquet, et que c'est luy à la vérité, disant : « Voilà sa propre personne : ô Dieu ! en quelle sorte se retrouvent les amis ! Nous pourrons bien maintenant aller tous en enfer, puisqu'avec nous est ceste montagne de géant. » Gingar, joyeux au possible, l'appelle et le subie. Mais Fracasse, s'entendant nommer par son nom, laschant sa voile, soudain saute du haut de son navire sur ce terroir courant, et pour la pesanteur de son saut, ceste isle de la Baleine cuida estreabismée sous les ondes, et pour telle agitation elle redoubla sa course ; car ses costes furent froissées par un tel saut. Aussi, ceste grosse navire Genevoise, de laquelle il avoit sauté, recula en arrière bien cinq mil : car naturellement un balteau refuit derrière soy, quand aucun de dessus son bord se jette en terre.

Aussi-tost Balde et Gingar l'embrassent, mais par les jambes, et à grand peine par les genoux. Falcquet, Moscquin, et les autres en font autant, et se font tous force caresses.

Boccal, estonné du tremblement de ceste terre advenu per lésant de Fracasse, s'estoit allé cacherplus loing. Puis, il revient apportant avec sny une longue csclicUe. Les autres le voyans en rient, et ne s(;avent ce qu'il eu vouloii faire. Estant venu devant eux, il va droit à Fracasse, voulant dresser sou échelle contre ses espaules, n'y pouvant mouler sans eschelle. « Que veux-tu faire, dit Balde, ô gen* til Boccal? Veux-tu avec ceste eschelle cschellcr un chasteau ■/ — Non, dit Boccal, mais je luy veux dire un mot en l'oreillo, et rien autre chose. » Le bon Fracasse prend tout

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