LIVRE XX
en patience, comme est la coustume entre compagnons paisibles. Cependant, se ridant le front, s'estonne dune chose si merveilleuse, ety resve profondément en son esprit, et à grand'peine peut-il croire ce qu'il veoit de ses propres yeux. Il désire de veoir la cause d'une telle merveille, et veut mettre en effet son désir. Il se despoûille tout nud, retenant seulement sa chemise, afin qu'il peust nager plus librement s'il en estoit besoin». Ils sont tous en esmoy pour sçavoir ce que veut faire Fracasse. Il les prie de se vouloir aussi tous despouiller. Ce qu'un chascun volontiers fait, craignans aussi bien d'estre noyez. Or Fracasse, grand et fort, et ne s'estimant pas moins qu'Hercules, arrache de dessus le bord un vieil chesne, puis tire de sa gaine un Cousteau, duquel il avoit accoustumé coupper son pain, lequel estoit long de cinq brasses. Avec iceluy il cure ce cheï^ne de ses branches et rameaux, et le rend comme est un osier, duquel on lie les treilles, puis esguise le plus gros bout et le fiche contre le bord, ainsi que l'oiseleur picque en terre ses estançons, quand il veut faire la pipée, ou pour prendre perdrix, ou pour prendre cailles. « Ha I dit Boccal", il est besoing de manger des porreaux. » Balde, avec les autres, s'en rit : et Gilbert s'estonne fort de la force de ce géant.
La baleine s'efforce encor de singler plus fort, sentant ce pau entrer par entre ses costes. Après cela, Fracasse couppe les rameaux à un sapin, et puis l'arrache aussi aisément qu'on feroit une eschalotte d'un jardin. Il l'accoustre en forme d'un grand aviron, et s'en veut servir d'iceluy au lieu d'une rame, l'appuiant sur le chesne qui luy devoit servir de fourchette. Or, affermant et asseurant bien ses pieds, et estendant l'eschine, commence à ramer au contraire où voguoit la baleine, et ne se repose la valeur d'une petite once, et • s'efforce plus en plus, remuant ses bras avec la fermeté de ses reins, en soi te qu'on oyoit ses os cracquer le long de son corps nerveux, et de son visage tomboit une grosse pluye de sa sueur : il confesse n'avoir jamais tant travaillé. Balde, le voyant en telle peine, vouloit avec les autres luy aider ; mais Fracasse s'escrie : « Laisse, Balde, je te prie : ma fantasie est à présent d'ainsi conduire le monde : je te prie, Balde mon ami, reculetoy. » Balde se retient à la prière de Fracasse, lequel employé toute sa force, et de bras, et de jambes, et de reins,
suant abondamment, et avec une merveilleuse respiration reprend haleine.
Par l'espace de trois heures, il ne peut alentir le cours de la baleine, ny la destourner de son chemin, car, estant tourmentée, elle s'enforce davantage en l'eau, et, se sentant forcée, plus tasche à s'advancer, et ne peut estre retenue. Ce que voyant, ce géant s'irrita fort, il donna trois si grandes secousses de son aviron l'une après l'autre, qu'il meit le nez en terre, tant il se baissoit et allongeoit. Enfin il parvint à son attente, et selon son désir, tellement que la baleine s'arresce et vogue à reculons. Chascun admira ceste grand force de Fracasse, ayant esté assez puissant pour faire changer le chemin à un si grand poisson, qui portoit sursoyun Royaume.
Geste escrevisse allant ainsi en arrière, l'isle sembloit retourner d'où elle venoit. Pour cela, Fracasse ne laisse tousjours de ramer, et en dépit de nature veut demeurer victorieux : et, maniant son aviron, bouleversoit la mer, faisant eslever de grandes et hautes ondes ; mais la baleine, impatiente pour se veoir contrainte de lascher son chemin, etclecequesa pouppemarchoit devant elle, fait sortir soudain sur l'eau sa longue queue, etcommenceàlamanier en battant l'eau avec des coups si grands, si cruels et retentissans si haut, que ceste bataille diabolicque n'avoit point fait un si grand bruit, et si la force du géant n'y eust donné remède, nos barons n'eussent sçeu s'en sauver. Ceste queue (comme recitent nos annales de Cipade) estoit longue de quatre cents brasses, et ne s'en falloit pas une. Elle la remue de costé et d'autre, de droit et de travers, et la contourne en plusieurs nœuds, comme quand un paysan prend un baston pointu, et assaut en trahison un serpent endormi, luypressant sur sa teste et avec son baston luy perce la cervelle comme un œuf ; et pendant qu'il tient ainsi son baston fiché, ceste beste, ne pouvant retirer sa teste, demeine le reste du corps, s'entortillant autour d'iceluy comme fait le lierre: ainsi ceste baleine baltoit l'eau, et avec sa queue tiroit des revers terribles, abattant des ormes et brisant des vieils ciprez, et le bruit s'en oit à plus de octante mil de là.
D'autre coslé,olle levé sa grosse teste du profond de l'eau et ouvre une grande et énorme gueuUe: Ho 1 que ses yeax estoient grands et ses nazeaux larges! Sa teste sembloit