SUR THEOPHILE FOLENGO. XXI
Le cardinal Mazarin faisait le plus grand cas des vers de Merlin Coccaie ; il en savait par cœur de longs passages et il les récitait volontiers.
Mais ce qui reste comme un des plus beaux titres de Folengo, c'est qu'il a inspiré souvent un des hommes les plus étonnants du seizième siècle. Rabelais avait lu et relu l'épopée de Merlin Coccaie, il lui a emprunté des traits nombreux, notamment l'épisode des moutons qui sautent l'un après l'autre dans la mer. A deux reprises différentes, notre immortel Homère bouffon a rendu indirectement hommage à l'écrivain dont il s'était heureusement servi. Dans la généalogie de Pantagruel, il dit que « Morgan engendra Fracassus duquel escript Merlin Coccaie » et dans le répertoire des livres que le fils de Gargantua trouva dans la fort magnifique librairie de Saint-Victor, nous voyons : MerJinus Coccaius, de patria diabolorum.
Fracassus paraît aussi avoir fourni à maître François quelques traits pour l'image de Gargantua : «pour son déjeuner il mangeait un veau ; quatre-vingts pains à grand'peine pouvaient remplir ses tripes. Son bouclier était le fond d'une chaudière en laquelle on brasse la bière, où on fait bouillir le vin; son bâton était plus grand qu'un mât de navire. »
M. Rpyiiouard, dans un article inséré au Journal des savants (décembre 1831) et consacré à l'analyse de l'Histoire de la poésie macaroniquf^ de Genthe, a développé les rapprochements qui s'aperçoivent du premier coup d'œil entre les deux conteurs.
« Folengo et Rabelais furent tous deux moines, tous deux quittèrent le froc et écrivirent des plaisanteries piquantes, des satires facétieuses, d'ingénieuses moqueries. L Italien fit des attaques plus vives et plus franches que l'auteur français, qui mit son esprit à se faire deviner. Tous deux dénoncèrent surtout les vices du clergé et des moines, les abus de la cour de Rome, etc. Rabelais, soit habileté, soit bonheur, obtint auprès des papes et des princes de l'Eglise assez de protection pour se faire absoudre du tort d'avoir déserté le cloître ; Folengo, plus sage ou moins heureux, y retourna de lui même, reprit le froc' et fit pénitence de ses erreurs.
« Il avait écrit:
Est peccare hominis, uunqiiam emendare diabli est.
Il ne voulut pas rester diable, il fit pénitence. Rabelais crut sans doute n'être aucunement coupable, et ne songea niàs'amen dor ni à expier ses fautes. >»
xxn Notice
l 4. DÉTAILS BIBLIOGRATHIQUES SUR LE PÛliME DE MERLIN
COCCAIE.
Il serait superflu d'entrer ici dans des détails étendus au sujet des diverses éditions du chel'-d'œuvre de Folengo ; la première fui publiée à Venise en 1517. chez Alexandre Paganini. On en vit bientôt paraître d'autres en 1520, 1521, 1522, 1530, 1552. De 1553 à 1613, on en compte une quinzaine. Celle de Naples, sous la rubrique d'Amsterdam, 1692. petit in-8, e^^t bien exécutée, et les amateurs en recherchent surtout les beaux exemplaires, quoiqu'elle soit remplie de fautes typogrnphiqucs. Une autre édition, donnée à Manloue, en 1768 et de même avec l'indication d'Amsterdam, est enricliie de notes utiles, ainsi que d'un glossaire, mais elle n'a pas reproduit un bon texte. Elle renferme d'ailleurs quelques épigrammes qui ne sont pas dans les éditions précédentes et une dissertation de TheophiJi Folcngi vita, rehus gestis et scriptis.
Une version française, due à un écrivain resté anonyme, vit le jour à Paris en 1606, 2 vol. in- 12. Elle a reparu en 1734. C'est elle que nous reproduisons. Son style facile nous a paru, dans sa couleur un peu surannée, propre à donner une idée d'une composition qui n'est pas faite pour étaler la correction sévère et l'élé ■ gante netteté du français moderne ». Nous avons cru devoir ajouter quelques notes pour fclaircir certains passages obscurs, mais nous avons été sobre à cet égard, car Merlin Coccaic est un de ces auteurs auxquels il serait facile de joindre un commentaire beaucoup plus étendu que le texte, chose qui n'est pas du goût de tous les lecteurs.
Landoni a donné de l'Histoire wacaronique une version italienne, Milan, 1819 ; et dans la préface de l'édition de 1768, il est fait mention d'une traduction en langue turque, publiée à Andrinople, l'an de l'hégire 1125 ; assertion qu'il est très-permis de révoquer en doute, tant l'invraisemblance est flagrante.
L'abbé Gerlini avait entrepris de traduire en dialecte vénitien VHistoire niacaroniquc, mais il n'a donné que les deux premiers chants, Bassano, 1800, 8».
* Nous conviendrons d';(il leurs qu'une traduction, (iiielquc ingénieuse qu'elle soit, de l'épopée de Merlin Cocraic, ne donnera janiai>^ une idoe parlait^ de l'original ; c'est encore ce qu'a très-bien démontré Nodier : « Dajs la macaronée, le sel de l'expression résulte principalement de la nouveauté singulière et hardie d'une langue pour ainsi dire individuelle, ((u'auciin peuple n'a parlée, qu'aucun grammairien n'a écrite, qu'aucun lecteur n'a eirtcudue, et qu'il comprend toutefois sans peine, parce qu'elle est faite par le même art cl dos mêmes matériaux que sa laugue naturelle Le principal charme du style macaroniijuc est dan, le plaisir 'Studieux de cette trifluction intime qui étonne l'esprit en l'amusant, w