LIVRE XX
Fracasse, en nageant, remue les bras avec telle forco, qu il fait de grosses ondes, pliant les jambes, et de la plante des pieds poussant l'eau. 11 ne faisoit tempester la mer moins que lorsque la Tramontane et le Nord- Est sont repoussez par Nord-Ouest; çt, comme il nageoit ainsi, il rencontre de bonne fortune Boccal, qui n'avoit rien mangé, mais beuvoit sans fin, et en avoit quasi pleine mesure. 11 le prend et le met sur sa teste, sur laquelle Boccal alors ne se trouva moins asseuré que le Castelan de Musse ou de Salei. Hippolite estoit gaillardement porté par son cheval La mer portoit le cheval, et le cheval portoit le maistre, qui n'avoit que les jambes en l'eau.
Cingar estoit au haut de la pouppe du plus grand vais- .>eau, et n'avoit les yeux tendus que pour veoir Balde. Ha ! misérable que je suis ! s'escrie-il. Balde, seroit-il d'aventure soubs l'eau pour servir de pasture aux poissons? Ha Dieux ! qui guidez les destins, est-ce là vostre justice? La destinée des hommes est-elle conduite avec telle raison V J'incague les malheureuses estoiles : j'mcague Mars, Phœbus et toute telle canaille. Il me fasche que je ne puis escrire vos meschancetez, j'en composerois un bien ample volume. Vous n'estes point Dieux, mais plutost la merde et lie des diables. Le peuple qui vous adore est fol et sans cervelle ; vous , qui n'estes que coquins , rabioleux, yvrongnes, homicides, ruQens et putaciers. Venus est-elle pas une vraye putain publique de tout le monde ? Juno, la sœur de Juppiter, n'est-elle pas ennemie de Troye ? et toutesfois Juppiter l'a prinse pour son espouse ! De mille filles cinquante ne pouvoyent suffire à Juppiter, voire cent, voire trois cent. C'a esté une lourde beste, laquelle neantmoins à tort Homère a tant louée, et ce lasche gode de Virgile et toute la bande des Poètes. Je te fais la figue et t'embrene d'estrons. Que le cancre te mange, et qu'il n'en demeure rien, qui as rempli le monde de tant d'ordures! Dis-moy, ô Juppiter, merde puissante, pourquoy tout le peuple t'a-il estimé autheur du ciel, veu que tu es un adultère, un avaricieux, un violeur et bourreau des chastes filles ? Tu as> voleur, couppé a ton Père ses sonettes, afin qu'il ne feil point plus de trois fils. Tu as, puis après, bourreau, violé ta sœur : tu as forcé Alcmene pour forger un Géant, qui emportust la palme de toutes grandes entreprinses, et toulesloiâ une petite femmelette, par un simple regard, l'a
renversé et l'a contraint de filer et tirer à la quenouille. Toutes celles qui plaisoyent à tes yeux, fussent tes parentes ou non, ta les corrompois en asne desbasté. Si tu es encor' en vie, que tu te puisses rompre le col, puisque tu nous envoyé des morts si cruelles, puisque la lamiere de toute vertu, Balde, est esteinte! »
Pendant que Cingar mettoit au vent telles folles parolles et renioit son baptesme, Fi^acasse, levant les yeux au Ciel, bravoit aussi de mesme: « Je jure, dit-il, par ce saint Baptesme que je porte sur ma teste, par ce ventre qui m'a mis au monde, je chercheray tant par monts et vallées, par les cavernes, par les bois et forests, par terre et par eau, par les manoirs obscurs de Diables, et, s'il est besoin, par les hautes demeures du Ciel, que je trouveray mort, vif ou malade, Balde, avec lequel je suis résolu de vivre au Ciel ou en enfer! Mais, avant cela, j'osteray à ce marroufle de Pluton son Royaume, et luy jelteray à bas sa foible couronne, et gouverneray sous mon sceptre toute ceste race de diables. » Puis dit : « 0 compagnons, laissez cet ennui, vengeons Balde ! il ne nous reste plus que cela. Suivez-moyt je vous prie, et allons là bas à cet enfer ? » 11 appelle tous les capitaines en la plus grande galère, et commande à tous les autres de la suivre.
Enfin, ayant prins terre, Fracasse, avec son grand maz en la main, se met en chemin. Moscquin le suit, Falcquet et tous les autres. Cingar veut demeurer seul, pour prendre garde, si, entre les corps que la mer pouri'oit jetter à bord, il y verroit point celuy de Balde. Le Centaure demeure avec (iingar. Tous les autres vont après Fracasse, non sans pleurer ; chascun n'estimoit pas sa vie deux souppes. Là où le chemin sembloit plus rude, tous le prennent, ne se soucians ni d'espines, ni de ronces, ni de pierres, ni des tempestes, des pluyes, ni du froid, ni du chaud. Les tigres, les lions, les sangliers, les serpens, les voleurs ne leur font peur. Ils combattent tout ce qu'ils trouvent, ils mangent ce qu'ils peuvent trouver ; s'ils ne trouvent rien : 0 Patience! » disent-ils. Enfin, ils arrivent au pied d'une montagne, au haut de laquelle à grand' peine des chèvres pouvoienl-elles monter. Ils n'y montent point, mais, sans aucune frayeur, entrent au commencement d'une caverne, ot pénètrent dedans le creux de costo montagne. Falcquet va le premier, sondant le chemin, et apprend aux autres