‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 195 sur 238 · LIVRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE XX

OÙ il falloit qu'ils assisent leurs pieds. Fracasse n'y pouvoit cheminer que tout voûté, car autrement il se fut donné de bonnes lorgnes en la teste, contre le haut de la voûte.

Cependant, Cingar, se promenant seul le long de la mer, et regardant à ses pieds, pleuroit amèrement son amy, sans lequel il n'esperoit pas pouvoir vivre quatre heures. Il se fust souvent tué de son espée, s'il n'eustesté empesché par la présence de Virmasse. Mais enfin, voicy venir de loing "un cheval, qui estoit le meilleur de tous: c'estoit Brisechaine, lequel (qui ne diroit cecy estre menterie) portoit sur son dos deux vaillans corps ; à sçavoir, Balde en croppe, et Lyron en la selle ; car, Balde, quand il sentit l'eau croistre, et Lyron eut tourné la bride de son cheval, ne l'un ne l'autre, ne se soucièrent de mettre fin à leur combat, ne voulans se noyer. Balde sauta en trousse derrière Lyron, et l'embrassa, et Lyron luy bailla la main, usa envers luy deparolles gratieuses, et luy donna courage, et, d'ennemis, se rendent bons amis; car, un péril comttiun faict devenir frères ceux qui estoient ennemis. Brisethaine nage le mieux qu'il peut, ne monstrant sur l'eau que le nez, et au-dessus se voyoient seulement les testes de deux hommes, et quelquefois font le plongeon, comme fait le canard, ou l'oye. Balde avoit du pire, estant sur la croppe, et estoit contraint d'avaler souvent des gorgées d'eau salée. Toutefois il prend courage, espérant le secours divin. Cingar, appercevant de loing ce cheval, appelle son compagnon, et luy monstre ce qu'il voyoit sur l'eau, ne sçachant à la vérité ce que c'estoit, parce que la veuë humaine ne peut pénétrer si longue espace d'air. Le Centaure se jette soudain en l'eau, nageant fort bien, à cause qu'il estoit en partie cheval, et, s'estant advancé bien avant en la mer, arrive près de Brisechaine, qui commençoit à perdre son baleine, ayant sur soy une trop grande charge. 11 prend incontinent Balde, et le met sui son eschine de cheval, donnant, par ce moyen, grand allégement au cheval de Lyron.

Cingar, qui voyoit cela, sent une joye couler par toutes ses moûelles, comme une cire, qui font au feu ; car il sent on soy une si grande douceur, qu'il n'eut pas voulu avoir le derrière en des braisches de miel. Enfin, ils parviennent tous à bord et prindrent terre. Là, se feit soudain une nouvelle feste, force baisers, fort caresses plusdouces que su-

cre. Balde, avec une façon si courtoise et gratieuse, gagna tant Lyron, qu'iceluy se résolut de suivre Balde partout. Hippolyte estoit aussi arrivé à bon port sur son cheval Rochefort, qui l'a voit bien sceu tirer du danger. Lyron le va trouver, l'embrasse, le prie de ne vouloir plus appréhender aucun travail, et d'estre content de se soumetlre comme luy a ce brave chevalier Balde. « J'en suis content, respond Hippolyte, et je feray tout ce que tu me commanderas. » Aussi-tost, les bras tendu, s'en accourt à Balde, lequel le reçoit en grande alegresse, et avec un bon lien d'amilié, s'unissent ensemble, comme vrais frères, reputans leur force, ainsi unie, estre telle, qu'ils n'estimeroienl pas tout le monde une gousse d'ail. Hippolyte monte sur le cheval Parde; Balde, sur Rochefort, et Lyron, sur Brisechaine. Philoforne, à la prière du Centaure, monte sur sa croppe. Cingar, ne s'en souciant point, alloit à pied comme un eslaffier. Ils s'enalloient ainsi equippez, quand il leur ressouvint des trente galères et navires qu'ils avoient laissées. Balde pria fort Lyron et son frère Hippolyte . de n'abandonner poiut tant de vaisseaux, qui leur pourroient servir, et aux leurs ; mais Lyron, ni Hippolyte, n'y voulurent aucunement entendre. Philoforne en voulut aussi peu prendre la charge, tant la calamité, et pierre aimantine, qui esttousjours en une bonne compagnie, lestiroit à elle. Us s'en vont donc, et laissent leurs galères et leurs gens, eslimans que ce leur estoit une trop grande importance de ne suivre Balde.

Le seul Cingar tenoit l'estrier, et marchoit à pied comme unlacquais, jusques à ce qu'il veit un paysan, qui mcnoit deux asnes. Mais cest asnier, appercevant ces soldais, incontinent prend un autre chemin, et touche ses asnes dedans des buissons de la forest. Cingar crie après luy : « Ho, demeure, escoute, villain, escoute un mot : arrestc, te disje, bon homme? » Iceluy respond : « Ba, ba, chiz, chiz, chiz, va là, hai. » En disant ces mots, faisoii; doubler le pas à ses asnes. « Où diable vas-tu? dit lors Cingar : je te feray recognoistre maintenant ta folie. » 11 court après luy, criant : « Villain tangar, si lu ne mets pieds à terre, tu t'en repentiras : descends, marouffle! Noslre loy nous commaude, que quiconque a deux casaquius ou manteaux, en doit donner l'un ou l'autre à celuy qui n'en a point; autant ost-il de celuy qui a deux asnes : il en doibt bailler un à ce-

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