‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 199 sur 238 · LIVRE XXI · texte numérisé non relu

LIVRE XXI

heurte contre icelle par trois fois; mais on en n'oyoit rien dedans, pour le trop grand martelage qui s'y faisoit. Fracasse, mal patient, la pousse si rudement avec son eschine, que, rompant les courrois, il l'ou-vre sans clef. Tous ceux qui manioient ces marteaux se teurent tout à coup, tellement qu'on n'oit plus tic toc rejaillir de l'enclume. Il y a là dedans cent compagnons forgerons, et autant de coquins qui portent sur leur dos des sacs pleins de charbon, et autres maroufles, qui, avec des soufflets, allument le charbon. Ces forgerons avec tenailles et marteaux accommodent le fer. A.lors on voit debout un gros homme, monstrant en soy une lentitude de tortue, et qui, comme un vaisseau à suocre, emplissoit bien sa panse. Il avoit soubs la gorge trois mentons, qui luy devaloyent jusques à la fourchette. On Tappeloit Bafl'el, et estoit le premier forgeron de la bouticque. Il estoit sorty boiteux de la race de Vulcan le boiteux.

Balde entre avec une grande braverie, et tous les autres le suivent, ainsi que font les soldats entrant dedans les maisons en temps de guerre. Bafl'el luy dit : 0 compagnons, vous estes trop hardi : osez-vous ainsi entrer en ma forge ? » Balde, le guignant, lui dit : " Hastez-vous, Maistre, et nous accommodez de bonnes armes ? Nous les achepterons. » BafTel appelle ses gens. Iceux aussi-tost, estans tout nuds, commencent les uns à donner sur le fer avec leurs marteaux; autres font jouer les soufflets, et font voler les eslincelles et bluettes; autres, avec le charbon bien enflambé, rendent le fer tout rouge. Aucuns polissent des heaulmes, autres s'employent sur des cuirasses ; autres enlassent des mailles, et autres forgent des fers pour les pieds des chevaux. A un tel labeur, Bafl'el préside, et quelquefois leur donne bien estroict de son baston. Tous ces gens sont noirs, enfumez, mal peignez, nuds, pleins de poux. Baffel ne laisse chommerla bouteille; car tous forgerons ne frappent guères un marteau sans icelle.

Pendant qu'ils sont ententifs à veoir faire cest ouvrage, et que d'amour, ou par force, comme ils disent l'un à l'autre, ils se garniront de ces plus fines armes, Balde oyt hennir son cheval, et Lyron, le sien, lesquels ils avoyent attachez dehors. L'asne aussi par six fois avoit répété son hin heii. On ne sçait que c'est; ils courent pour veoir qui en est la cause. Brisechaine hennit plus fort et gratte la terre.

304 HISTOIRE MAGGARONIQUE.

Rochefort fait aussi un beau bruit, et le Parde avec le pieô fait retentir les pierres. Balde veut sortir dehors avant tous les autres ; mais aussi-tost qu'il eut mis le pied sur le seuil de l'huis, un grand vent le repoussa au-dedans, dont tous s'esmerveillerent grandement. Il veut derechef passer lo porte, qui estoit ouverte ; mais le vent, plus fort que de vant, le rejette encore, et renverse tous ses compagnons. Par trois fois il feit cest essay, et par autant de fois il fut rebutté. Alors Baffel leur dit : « Vostre disgrâce est bien grande, ô malheureux! Il faudra que vous mouriez! Avezvous esté si téméraire d'entrer au sacré cabinet des Dieux? Et n'avez eu crainte de vous fourrer ainsi dans les manoirs des Déesses? Il n'est pas loisible que les humains apportent icy leurs pieds, si la Déesse Smiralde ne le vous permet. » Fracasse luy dit : « Quels Dieux? Quelle merdole? Quelle permission? Dieu estau ciel, où la lumière luist toujours sans ténèbres. Vous estes plustost, vous autres, villains diables et salles sorciers, qui fuyez les rayons du jour, qui vivez tousjours en l'ombre et obscurité, comme les chats-huants, chauve-souris, et vous vous appeliez Dieux et Déesses ! Je te jure que je ne partira^ point d'icy, jusques à ce quej'aye trouvé le chemin, qui nous conduise en enfer Je veux escorner Lucifer ton père et les diables tes frères et les laisser bien frottez. Dis-moy, quel est ton nom ? » L'autre luy respond : « Es-tu Tiphée? Es-tu Briarée?Penses-lu me déposséder de la deité, dont je suis asseuré ? Je suis celuy qui forge les foudres au grand Dieu Jupiter, et je préside à ces cavernes-cy. Je jure les Dieux, je vous leray repentir de vos folies. Sors d'icy vistement ! Que tardez-vous ? Voulez-vous que je vous le die encore deux fois ? Sortez^ dehors ! autrement, je vous changeray en porcs ou en chevaux, comme les Dieux onc accoustumé de transformer les meschans en choses salles et villaines. » Fracasse luy replicque: «Tu as grande raison, je le confesse, moyennant que nous puissions trouver tout présentement ceu> qui la font. Toustefois, trouve des Dieux ou des diables qui puissent te défendre , et ta cause ; nous n'avons point, quant à nous, autre droit ni autre divinité, qu'un cœur magnanime, une massue et une espée bien trenchante. Que muse-je donc? Le grand parler descouvre les couards Donne des armes à mes compagnons? Pourquoy me regardes-lu de travers? Donne vistement des armes? » Et, en

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