LIVRE XXÎ
disant cecy, il lui donna un si grand coup de pied, qu'il le brisa comme un tendre raifort, et se conchia par tout. Puis, un autre, voulant braver et estonner ces barons : « Sus, compagnons, dit-il, viste, prenez les armes et chassons ces fols icy hors de nostre forge ! Allez meschans aspics et malheureuses personnes ! » Et comme il achevoit de proférer de telles paroUes, il print un marteau, dont il donna un coup bien lourd sur la teste de Balde. Les forgerons voyans qu'on venoit aux mains, chascun prend en main quelque ferrement, des marteaux, des tenailles, de grosses limes, de grands clous, des pièces de fer toutes rouges de feu : avec de telles armes, ils prennent la hardiesse d'attaquer ceux qui estoyent maistres guerriers. Balde s'en rioit, et ne daignoit tirer son espée du fourreau, combien qu'il eust jà receu une nèfle molle sur la teste. Boccal soudain les assauts et se monstre vaillant entre personnes nues. Mais en peu de temps tous ces forgerons périrent; car, eslans nuds, on les tailloit comme beurre frais, et n'en de- Heura un seul en vie.
Cependant Brisechaine entre par la porte, qui estoit ouverte, et la longe de son licol rompu luy pendoit du col, et se tire à quartier avec le Parde. Rochefort estoit encore dehors, lequel on oyoit se remuer aspremeiit sur les pierres, qui estoyent contre terre, souffloit et hennissoit, comme font les chevaux quand ils se battent ensemble. Fracasse, ayar.t envie de sçavoir à qui il en vouloit, ce cheval, et le secourir si besoin estoit, veut sortir dehors. Mais un fort venl le vient assaillir, qui le contraint de reculer. Balde dit • « Certes, ce cheval là se gastera, » Cingar respond : « La Fortune nous est contraire; que cherchons-nous davantage pour nous rompre la teste? » En disant cela, la maison commence à tourner sans dessus dessous. Gilbert met des charbons au fourneau, souffle le fou avec les soufflets, et, avec des pièces de fer rouges, esclairoit çà et là. Lyron rencontre une grande pierre de marbre, laquelle il levé, pensant avoir trouve soubs icelle un grand trésor, Yoicy soudain un grand tremblement de terre qui se faict, et toute ceste caverne retentist de toutes parts, dont ces Barons s'estonnent merveilleusemciif. Lyron , embrassant ceste pierre, la jette hors de la forge, et alors voicy un Drai^on :j'ai horreur en recitant cecy) qui estoit louf,»" à merveille, lequel entre, et lendoit à Lyron, comme pour le desmem-
Drer, pour avoir esté trop hardi de descouvrir ceste grotte, où estoit caché le prix des grands personnages et la palme des Duchesses. Alors on congneut pourquoy cy-devant ces trois chevaux sautoient d'effroy, estans tourmentez par ce serpent, et, estans encore eschauffez, s'adressoient à luy, et des dents et des pieds l'assailloient courageusement. Le Dragon ne se deffendoit point contre eux, mais ne taschoit qu'à terrasser Lyron avec sa dent vénéneuse, pendant qu'iceluy vouloit entrer en ceste grotte qu'il avoit descouverte Balde et Hippolyte luy donnent secours, mais cependant tout le feu meurt, et s'esteint par la violence du vent, et la caverne devint toute ténébreuse et sans aucune lumière, el les compagnons ne se pouvoient plus congnoistre en visage. Balde leur dit tout haut : « Sus, sus, ne craignez rien, compagnons ! Nostre vertu n'a aucune peur des arts magiques, mais je vous prie, puisque nous ne voyons goutte, qu'aucun ne manie son espée, afin que nous ne nous entreblessions point. Que le combat demeure seul aux chevaux contre ce Dragon! » Et quant et quant encourage avec sa voix les chevaux, comme on a accoustumé d'agacer les chiens contre des pourceaux. Iceux, tantost mordant, tantost ruant, donnoient bien des affaires au Dragon, combien qu'ils ne le peuvent veoir. Ils le recherchent seulement en le flairant; car autrement les chevaux, durant la nuit, ne poussent rien discerner. Le Parde à coups de pieds faict son devoir, ne laissant de reprendre haleine. Rochefort est au-devant de la porte, empeschant ce Dragon de sortir, et le retient dedans par force. Iceluy, jeltant et vomissant son noir venin, siffle horriblement, et se tourne en plusieurs tours avec un ventre enflé. Chascun avoit l'oreille bien ententive à luy, et quelquefois le sentoient entre leurs jambes, et Fracasse d'un coup de pied le chassa bien loing. Tous sont contraints de boucher bien leur nez, et n'ont le loisir de pouvoir dire pou pouf. La puanteur les affaiblissoit tant, qu'enfin Brisechaine ne peut plus retenir ce serpent, et le laissa sortir. Les chevaux le suivent, l'un l'assaillant à ruades, l'autre à belles dentées, et le tourmentent tant, que, sentant son haleine s'engrossir, il se prend à voler avec ses ailes basses. Fracasse auroit bonne envie de joiier de son baston, mais il craint de faire tort à ses compagnons ou aux chevaux. Le Parde, ayant un courage furieux contre son ennemy, et tirant un coup de pied, en donna à Cingar, le