UVRE XXII
ainsi là Tiphis joue de la Cornemuse entre les seurs, lesquelles avec de la pasie et larine se font des moresques en abondyncc, Allez-vous-en là promptement, et ne retardez ancunement vostre chemin : il n'y a encore aucun qui excelle en cest art nouveau. La première palme et le premier honneur des B^^ignets et Maccarons attend Cipade. »
L'Ambassadeur, ayant bien comprins ce conseil, et fourre en son cerveau, remercie Pliœbus. Delà, outrepassant le destroit de Gibraltar, et fendant l'Océan, cherche à gauche, à droict, requiert, demande de toutes parts ce qu'il avoit envie de trouver, Enfin, il arrive au pied de certaines montagnes, ou les habitans lient les vignes avec des saucisses, et où les arbres portent pour leur fruict des tourtes et tartes, il parle là au père Tiphis, et à ses sœurs. Il luy fut donné fort bonne audience, et lors Cipade reçut une nouvelle recepte, par U moyen de laquelle elle peut acquérir quelque Poëte porte tripe, auquel Virgile servii'oit de lacquais, et Homère de pallefi-enier pour estriller sa mule. On eslit un jeune enfant, de la race et famille illustre de Folengue, cstans le peuple et le Sénat amassez pour faire ccste nomination. On le met au milieu, et est ordonné que Cipade l'entretiendra aux despens du public, et qu'aucun ne sera exempt de ceste taxe, parce que ce doit estre un profit public, attendu que c'est un honneurcommun à tous d'ainsi nourrir un Poëlc qui doit un jour chanter les hauts faits de Cipade. Lors tout soudain fut veu à tout le monde un grand miracle, et tel qu'on dit estre autrefois advenu à Platon, lequel fut nourri parun essein de mouches à miel, estant encore au berceau: ainsi, aussi tous les jours, un merle noirpassoit le fleuve du Pau,porlant en son bec la paslure à cest enfant, dont le nom de Merlin luy fut donné, et le dire commun fut iongtem.ps en usage : Le Merle traverse le Pau pour nourrir Coccaie.
On le baille puis après à un sage et sçavant Maistre, et, estant devenu docte à composer eu vers et en prose, il s'en alla avec plusieurs de ses compagnons à Boulongne, pour estudier et veoir que c'estoit des menteries de Peret Philosophastre, sur lesquelles il commença aussi-tost à se tordre le nez : et cuisoit et faisoit rostir ses saucisses avec les cartes de Pierre d'Espagne, et s'adonna du tout aux arts Maccaronesques, ausquels il estoit voué dès son berceau, etdedié pour estre leur gras Poëte. Pendant donc que Pomponasse Peret faisoit ses leçons, et qu'il renversoit sans des-
sus dessous tous les gros livres d'Aristote, Merlin en soymesme minutoit des vers Maccaronesques, et afferinoit qu'il ne trovoit point autre amusement plus plaisant que cestuy-là.
Or cestuy-cy, practiquant ainsi seulet par ces cavernes il se présenta à Balde, ainsi que nous avons dit, et commande aux diables d'emporter la magicienne Smiralde. Puis, carrossant Balde et ses compagnons, les embrasse de grande affection, et les meine en la boutique des forgerons, là où, les faisant asseoir sur des chaires, commença à parler ainsi à eux : « Vous soyez maintenant les bien venus, mes amis ! Il y a cent ans, six mois, huit jours, et quatorze heures *, que moy, Merlin, vous attens en ces trous et grottes infernales. Le sort m'a esté fort gratieux pour
1 Nous pourrions citer divers exemples de ces nombres burlesques répandus chez des auteurs facétieux qui, venant après Folengo, se sont amusés à renchérir sur lui, C'est ainsi que l'auteur du Moyen de parvenir a dit: « D'ici à deux cent trois ans, dix mois, sept jours, dix-neuf lieures, quarante minutes et trois secondes justement. » Reboul, à qui l'on doit le Nouveau Panurge, écrivait de son côté: «Ce bon vieillard disoit avoir neuf cent nonante-neuf ans, onze mois, vingt-neuf jours et vingt-trois heures et demie. » On lit dans un pamphlet de 1614 {Eesponse d'un crocheteur de la Samarllaine à Jacques Bonhomme) : «■ Je demeure sept demi-heures un quart et deux minutes pour percei 1 intelligence de ceste parole. » Transcrivons aussi ces lignes que nous empruntons a une production du dix-septième siècle, la Nouvelle Fabrique des excellents traits de vérité, par Alcrippe « Il répondit qu'il venoit d'une ville oîi il avoit esté trois ans, trois mois, trois semaines, trois jours et trois heures.»
Faut-il puiser dans des productions plus récentes ? Dulaurens, dans son Arétin moderne {1117, t. II, p. 122), racontant à sa manière l'histoire de la chaste Suzanne, parle ainsi des deux vicllards dont la luxure fut justement punie: « L'ainé de ces robins se nommait Gautier ; il était âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, neuf mois, vingt-huit jours, vingt-trois heures, quarante-neuf minutes et vingt-quatre secondes; le cadet, Garguille, n'avait tout au plus que quatre-vingt-dix-Imit ans, vingt-trois-mois, vingt-neuf jours, cinquante-neuf minutes et vingt-trois secondes. »
Un spirituel académicien, Charles Nodier, dans son Histoirt du roi de Bohême et de ses sept châteaux, parle de vers tombés dans un oubli total au bout de deux jours, cinq heures et quel ques minutes.