‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 203 sur 238 · LIVRE XXII · texte numérisé non relu

LIVRE XXII

poj-taiU te fera perdi'e l'haleine et le poil. 0 Grugne, monte avec moy, afin que nous chevauchions ensemble sur une mesme emble; car il faut que nous achevions le voyage que nous avons en commencé. Encore que la corne des pieds de devant de ma monture soit mal ferrée, si faut-il haster la pas pour attrapper un Poëte, ce barbasse, ce vieillard, et ce gros et gras Poëte, que tu nous asdit tantosts'estre présenté devant Balde et ses compagnons. Mais, afin que d'un si excellent poëte, on aye pleine et entière cognoissance, nous re]îeterons son histoire dès son commencement.

Il y a un lac en Italie, surnommé de la Garde, lequel fut chanté et célébré par ma sœur Gose, au temps que Gardon faisoit le degast sur le royaume de Monigue, et que le Pape Stinale presidoit à Rivoltelle. Du milieu de ce lac sourd un fleuve, lequel, vers la forteresse de Pesquiere, court viste par des pasturages et prez. Iceluy se nomme Minze; el, abreuvant les murailles de Gode, vient puis après enclore les murs de Mantouë, et ressemble lors à l'Océan, tant il se brave avec ses grosses ondes. Passant ainsi autour et par le dedans de ceste ville, il emmeine quant à soy les immondices et ordures de la ville : puis, au-dessous, il se resserre, et de là s'encourt pour rencontrer la grande forteresse de Governol. Avant toutesfois que de mer il se réduise en forme de fleuve, il trouve deux pays ennemis, s'escoulant par entr'eux deux, et les tient divisez et séparez comme deux louves, qui voudroient se prendre Tune l'autre à belles dents. Ainsi Hostie est divisée de Révère par le fleuve du Pau. Ainsi Stellelte est séparée de Figarol par ce fleuve. Entre ces deux terroirs, Minze conduit ses eaux, empeschant par son cours, qu'iceux se ruinent entièrement, et qu'une furie diabolique ne les excite, estans desjà assez mal disposez. L'un s'appelle Pietole, qui est à droicte en la vallée; l'autre est à gauche, situé en la montagne, et on la nomme Gipade. Le premier se monstre superbe et hautain, comme Rome contre les autres pays; l'autre mesprise, comme Carthage, l'orgueil du premier. Mais parce que Pietole avoit autretoiproduit le Poëte Virgile, et a voit pour sa renommée receu un grand embellissement de son premier honneur; Gipade, qui, en toutes entreprinses, ne vouloit céder au ironde, se sentant rongée en l'ame par l'envie, et se courrouçant en soy-mesme pour ce seul faict, ne se voyant i^arnie d'aucuns poètes ; que fait-elle ? On eslit, par l'ordonnance du Sénat,

an Ambassadeur lettré, et de grand sçavoir, lequel, ayant acquis le degré de Doctorat, sçavoit tout le Messei. Iceluy, partant du port de Gurtaton, vint au royaume des Grecs, prenant port en Negrepont. Incontinent le peuple accourut, 3t en grand triomphe receurent ce magnifique Ambassadeur Je Gipade: puis, s'informent de luy du motif de son voyage. Il leur demande un guide pour aller vers le mont de Parnasse, et le conduire jusques au sommet d'iceluy, lequel pénètre de sa hauteur l'espesseur de la Lune, ayant charge de parler à Phœbus, et à ses sœurs. En peu de temps, cest Ambassadeur fut conduit jusques aux ondes de Bellerophon, et avec honneste réception, et mille caresses, Phœbus receut l'Ambassade de Gipade, laquelle fut que, comme Piotole se resjouit, à cause du Poète Virgile, ainsi la grande et fameuse Gipade eust un Poète tel que, par la force de ses vers d peust non seulement terrasser Virgile, mais aussi Homère et qu'iceux ne fussent pas dignes de lui torcher le deriiere. Phœbus, songeant bien meurement à ceste affaire, donna enfin ceste responce: « 11 y a divers métaux que j'ay accoustumé de distribuer aux uns et aux autres Poètes. A l'un je donne de l'argent; à l'autre, de l'estam; à un autre, de Tor; à cestuy-cy, du plomb, et à un autre, de la merde de fer. Nostre magazin est rempli de telles matières, hormis que la boëte de l'or a esté du tout espuisée par Homère et par Virgile, et n'en est pas demeuré une miette, ayans ces poltrons et calomniateurs dévoré tout, n'en ayant rien laissé à ceux qui dévoient venir après eux. Si vous ne mettez en avant Pontan, Sannazare, Fraccastor, Vida ou Marulle ', croyez- moy, tout ce qu'ont escrit les nouveaux, ce n'est qu'Alchemie. Partant, ne mesprisez mon conseil, si vous voulez avoir honneur en vostre entreprinse Allez-vous-en plustost aux souillons de cuisine, et trouvez les beaux et luisans Royaumes des Grespes et Beignets, où on a accoustumé de mener ordmairement une vie heureuse, et ou est le vray Paradis des Oisons. Gomme je sonne icy de ma lire, et que les Muses dansent autour do moy à la cadance d'icelle

* Il s'agit de Michel Tarchaniota, dit Marullus, poëte du quinzième siftf.'le dont les Ilymni et les Epigrainmala furent souvent irnpiirnés à cette époque. Quant aux autres écrivains nommés ensuite, Pontan, Sannazar, l'^racastor, Vida, il sont trop connus pour que nous jugions utile de nous arrêter sur leur compte.

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