‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 208 sur 238 · LIVRE X'XII. S · texte numérisé non relu

LIVRE X'XII. S

Ils avoient desjà cheminé par plusieurs mils, quand ils -entendirent derrière eux un nouveau Lruiet. Balde s'arresle : Tussi font tous les autres et tiennent leurs oreilles enlentives à ce bruit. Ils entendent ces mots : « Demeure garde, va, retourna ! » ainsi que nous oyons, quand un grand nombre de halebardiers et geutilshomines accompagnent le Roy, faisans arrester le peuple d'un costé et d'auiie, disans : « Place, place, seirez-vous! » On oyoit pareilles voix approcher de Balde et de bcs compagnons, non pas venans an devant d'eux, mais les suivans. « Je m'eslonne fort, dit Balde, d'où vient ce nouveau bruit ! Desgainez vos espées et tenez le rondache au bras? » Puis, les fait séparer des deux costez du chemin. En ce faisant, ils font place à ceste trouppe invisible, tenans la pointe de leurs espées tendue vers le chemin, prestes à la percer s'ils Vouloyent passer outre, comme quand il faut qu'un misérable Suisse ou Lansquenet passe les picques. Voicy enfm arriver une foule de personnes nullement rangez soubs une enseigne, mais se poussant à la Françoise pesle mesle. Ces genSj icy chemi* nans ainsi à la foule, ne sont montez sur geneslz, ni sur courlauts, ni Sur roussins : mais, ledirayje? Qui lecroira? Pour leurs montures, ils chevauchent des bancs, des es* cabelles, la naye du four, des saz, et bluteaux, des pots, des coquilles, des toupies, des chaires, des quaisses. des paniers, des corbeilles, des barils, des seilles, des balais, et tels autres meubles. Ils font par le chemin contre les pierres un merveilleux bruit, tirant après eux des tables, des ais, des coffres, et autres telles choses. Ils passent ainsi, sans parler, entre ces compagnons. Cingar le premier ne se peut plus tenir de rire; puis dit : ce Quels gens sont cecy?Hola! hola. Où allez-vous? Qui vous haste ainsi? Parlez à nous? » Ma. s personne ne luy respond, et toujours passent. Tous les compagnons se prennent aussi à rire; ils prennent toutesfois bien garde à eux, se tenans prests à jouer des cous- <eaux, si d'adveature on vouloit faire quelque effort contre eux. Falcquet dit : « Voicy une longue suite r je eroy que c'est la tiritanteine des sorciers. Il est aujourd'huy jeudi e\ .font le triomphe de Juppiter; ils s'en vont veoir Demogorgon : toutesfois ce n'est pas asseurance; demande-leur, Boccal? — Non ferny, respond Boccal. Demande-leur toymesme; souventes fois il arrive du mal à ceux qui veulent tenter la fortune : quand un mastin dort; ne lô faut resvei-

1er '. » Le dernier qui passoit de ceste trouppe, postoik tanl qu'il pouvoit sur une maigre cavalle, à sçavoir sur le dos d'un grand et gros tonneau. Cestuy-ey, passant entre ces espées nues, toucha le nez de Cingar du bout dudoigt : chose inerveilleuse incontinent apparut; car le nez de Cingar commença • s'enfler comme quand on souffle dedans une vessie de pourceau, etdescendoit desjà jusques sur le mor» ton et sembloit le nez d'un Alembic, avec lequelles Apoticquaires distillent leurs eaux. Cingar est bien estonné, et ne vçait plus parler. Il pense que ce soit quelque chose quiluy /asse ombre; le voulant reculer avec la main, et y louchant, aussitost ce nez pend jusques à bas. « 0 misérable que je suis, s'ecrie-t-il, quelle queue! Quel boyau est cecy? D'où m'est venu un si grand nez en si peu de temps? Voyez-vous, compagnons, d'où vient ceste longueur de nez? De quel pays m'est venu ce ma'stre-nez? Deviendray-je à la fin tout nez, croissant ainsi cestuy-cy à veuë d'œil? Ha! pour l'amour de Dieu, ha! ne permettez point, mes frères, qu'il faille que je me trouve chargé d'un si pesant nez. » Baldo ne se peut tenir de s'attrister de l'ennuy de son compagnon- < Ne crains point, dit-il, ne pleure point? Nous resterons, et luy rendrons sa première forme. » Boccal lu y dit : « Tu ne sçais, fol que tu es, la commodité qui t'en viendra ; je te porte envie d'un tel présent de nez qu'on t'a faict . ne pourras-tu pas, estant tout debout, flairer les melons au cul, e? tu n'auras plus que faire de te baisser contrebas? » Gmgai fut encor contraint de rire, et dit : « Patience, tu me tireras maintenant comme un beufle par le nez : mais, parce qu'il a desjà trente pieds de long, et qu'il m'empesche de cheminer se brouillant par enlre mes jambes, je ie veux entor» tiller à l'entour démon col, et m'en faire trois tours comme une belle chaîne d'or. » Il le met ainsi autour de son col : mais, parce que par la continuelle humeur il croissoit tousjours, il l'incommodoit fort par la pesanteur, e! ne le pouvoit i)lus porter sur ses espaules sans aide. Falcquet, ayant compassion de son amy, incontinent destourne ce nez d'au- , tour le col de Cingar, et le charge sur son espaule, chascun '■. des compagnons prenant ceste fatigue l'un après l'autre. 1

* C'est le proverbe italien. En français on substitue un chat au malin, et ceci rappelle un singulier adage du seizième siècle: «Il est esveillé comme un chat qu'on chastre. »

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