‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 209 sur 238 · LIVRE XXII · texte numérisé non relu

LIVRE XXII

Cependant le père Seraphe vient de loing amenant avec soy deux jeunes garçons. L'un estoit mulet engendré d'un pei-e Grec et d'une mère Calabroise : pensez, je vous prie, quelle meslange, quelle sausse et quelle salade ce pouvoit estre : il estoit trompeur, pippeur, larron, voleur, pendard, meschant. Quoy plus? il estoit Albanois : puis-je dire pis? Mais, parce que usance Albanoise est d'escarmoucher et esbourrer la mesiée, et puis se retirer à quartier après avoir donné l'alarme, on l'appelloit Resveilleguerre. Seraphe se servoit d'une telle espèce d'homme et meit à effet nouvelles entreprinses pour l'amour de luy. L'autre estoit jeune, et Narcisse ne fut jamais plus beau que luy, ny Josephe plus chaste. Gestuy-cy ne mange rien de tout : aussi, n'a-il besoin de descharger aucunement son ventre ; mais est tousjours sustenté d'un heureux amour. Estant beau, il aime un beau et est aimé d'un bel amant, et n'est jamais déchiré par lesdents de jalousie : car, par une bonne conjonction des estoilles, il est certain d'estre aimé, et telle complexion est fort agréable à Seraphe et en fait de belles espreuves selon le temps. Son nom estoit Rubin etson surnom Ubiilde. Or, Seraphe tira un livre de son sein, et, le lisant, soudain comparurent trois grands cerfs. Ils estoyent bridez et sellez comme chevaux. Seraphe commande à ces deux de monter avec luy dessus ces bestes ; et, les conduisans par les resnes et leur commandant de serrer les talons et ferti.er la bouche, se mettent au trot par ces lieux ténébreux, et le trot est si viste, qu'ils semblent voler estans ainsi portez sur le dos de diables, et vont droict selon qu'ils guident leurs montures, et en un clind'œil viennent derrière Balde. Alors dit Seraphe : « Arrestez vos cerfs; le heaume de Bulde m'csciaircit ces cavernes. » Ils mettent pied à terre, et Seraphe commande aux cerfs de s'en retourner. Puis, chascuu met en sa bouche des pierres merveilleuses marquées d'uue puppe, et soudain iceux ne se voyent plus et demeurent invisibles. Ils marchent ensemble, pouvans comprendre les autres, mais ne peuvent estre aperceus d'aucun. Ils entrent entre les compagnons de Balde, ne parlaus, ne fai sans bruit et n'estans veus d'aucun. Ils commencent de manier les mains et de jouer des poings. « Ha! crient-ils, quelle nouveauté est cec^ ? » Seraphe, en se riant, tire l'oreille à Boccal: « Ha! dit-il, qui est icy si maladvisé de me vouloir arracher les oreilles de la teste? » Et, voulant dire

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qu'il vienne, uxi le picque en une fesse : « Ha, meschant, dit-il, je ne sçaurois ainsi vivre. Le cancre te vienne, ô Balde ! Aquoy m'as-tu icy amené? » Ce Resveilleguerre passe entre les jambes de Lyron et le fait tomber par terre, et luy fait rompre le genouil. Hippolyte dit : « Que nous sert d'avoir icy une lumieie, veu qu'il y a autre chose qui nous osle la vertu de veoir? Je suis icy, ô Balde, congné à coups de poing, et neantmoin^ je ne voy rien du tout, mai'5 je sens seulement les coups : je croy que tu penses que jo suis fol. » Entrant encolere, pendant que Rubin le cognoit, il escrime des poings çà et là, ne faisant que frapper le vent, et des pieds et des dents se defendoit, ne scachant contre qui. Fracasse manie ses jambes tantost haussant l'une, tantost haussant l'autre, sentant qu'on les luy picquoit asprement; et sembloit un païsan, lequel, ayant les jambes nues en esté, ne peut fournir à chasser les mousches de dessus iceUes et défendre sa peau. Seraphe avoit osté le nez de Cingar de dessus les espaules de Falcquet et le nienoit comme un aveugle. Cingar crie : « On me meine par le nez comme un beufleet ne sçay qui est celuy qui ainsi me conduit, ny où il me meine. 0 quelle chose est cecy ? Bien fols sont ceux qui telles choses cheichent! » Moscquin, le voulant secourir, reçoit un grand coup au costé, et, voulant s'en venger, estend la main comme pour bailler un soufflet si rudement qu'il eust bien pensé avoir fait tomber avec iceluy, trois dents de la bouche de tels esprits invisibles, mais il fut payé de mesme et reçeut son salaire; car, de la colère et force qu'il y alloit, il donna si asprement sur une pierre, qu'il fut contraint soudain, pour la douleur, de souffler sur ses doigts, comme faict celuy qui se haste de manger sasouppe encor' trop chaude. Gilbert saute deçà, saute delà, ainsi qu'il se sent picqué de costé et d'autre. Fhiloforne n'en reçoit pas moins, et pendant qu'il sent d'estranges coups, il se tourne de toutes parts. Enfin, après qu'ils se furent donné tels passe-temps, l'un et l'autre, par le commandement de Seraphe, ostede sa bouche sa pien-e, et aussi-tost lurent veusd'uu chacun. Or, pensez s'ils rioyeat et s'ils ne se resjoùissoient pas ensemblement? Ils recognoissent Seraphe, et Balde luy fait la révérence et embrasse Resveilleguerre et le jeune Rubin. Puis, supplie Seiaphe, s'il y a aucune vertu es livres magic({ue9 cunlre les enchantemens des sorcières, de vouloir oster du visage

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