LIVRE XXIII
fait. Il le prend par les pieds, et, luy tirant le col, l'estrangle, comme fait la chambrière une poule. Gingar commence à l'ebcorcher par les jambes Boccal, avec sa dague de Margut, luy feud la poitrine et luy tire du ventre les Irippes les ron gnons, le foie et toute la fressure. Balde, avec un caillou, fait sortir, de son espée d'acier, des bluettes et scintilles de feu, lesquelles Hippolyte reçoit sur de la paille menue, qu'il ajance: et Lyron, soufflant doucement, fait flamber ceste paille et allume le feu. Philoforne apporte de l'eau dedans leurs haumes et casques, et aussi Gilbert, et lavent ensemble les pièces et quartiers de l'asne, lequel enlin ils mangent partie rosty, partie boûilly. S'estant ainsi rep.^us, ils s'acheminent vers le palais. Ils n'avoient gueres cheminez, qu'ils rencontrèrent un vieillard boiteux et un6 pèlerine avec luy, ayant un visage joyeux. Eux deux te noient chascun en main un bourdon et un chappeau en leste . et à leurs bourdons pendoient un petit escrit, contenant le malheur qui leur avoit causé de vouer leur voyage. Ils avoient sur leurs espaules des manteaux courts et le flasque à la ceinture. Ils faisoient apparence d'estre las du chemin, et, pour ceste cause, se meirent contre terre sur leurs manteaux estendus en une vallée ombrageuse, pour se reposer. Les compagnons s'en viennent à eux et eurent pitié d'eux; car ils sembloient bien avoir cent ans et qu'ils avoient besoing de se reposer, plustost que de faire un long chemin. Alors, ceste pèlerine se range à l'ombrage, de peur de l'ardeur du Soleil. Elle tient lousjours ses deux yeux contrebas, lesquels neantmoins quelquesfois elle relevé tout à propos et en darde des rayons fort penetrans. Hippolyte, s'advançant, outre ses compagnons, l'œillade le premier, et comme il y estoit sujet, il se laisse engluer. Baide, avec un courtois semblant, salue ce vieillard et luy demande: « D'où venez- vous? Où allez-vous? Gomme vous appelez-vous? » Il respond : « Je viens de devers Paradis et je vais en Enfer : on me nomme Pasquin *. » Balde luy dit: « Qui vous
1 Tout le monde sait que tel est le nom d'un groupe en marbre exposé sur une place de Rome et longlemps confident indiscrcl de mordantes satires lancées contre les grands. Pendant des siècles on n avait pu reconnaître le sujet de ce marbre profondément mutilé. Le célèbre archéologue Visconti y a retrouvé Mené-
332 HISTOIRE MAGCARONIQUE.
contraint de laisser Paradis? N'aviez-vous pas là un bon et un brave temps? C'est un mauvais change de laisser les bien-lieureux pour aller aux damnez : je m'estonne quelle occasion vous meut à ce faire. — Je suis, respond ce malin vieillard, la vraye pratique du monde, et ceste barbe n'est point grisonnée, ni devenue si grande, pour néant. Groyezmoy, qui en ay fait l'essay, vous vous trompez vous-mesme, mon amy : l'homme se trompe, qui pense Paradis estre plein de délices, d'allégresses et de joyeux passe-temps. Il y a cinquante ans, que, moy, tenant hostellerie, je servois d'hostelier à Rome et estois si cogneu à toute la ville, que ma renommée et mon nom y demeurera à perpétuité, et m'ont les Pères honoré d'une statue, comme on a accouslumé de faire à ceux qui sont dignes d'un renom, d'un honneur et d'un beau triomphe. Ce ne te seroit pas une petite vertu d'acquérir une louange par des choses que tu penserois estre agréables aux Rois, aux Papes, à ceux qui portent mitres et bonnets rouges. Partant, j'ay trouvé que tout nostre soin^^'et estude ne doit estre qu'envers trois arts et mestiers; à sçavoir l'art de cocquinerie, de bouffonnerie et de ruffieunerie. Par les mérites de tels mestiers, j'ay souvent gagné de bons presens par Messieurs les porteurs de rochets, et ay receu d'eux beaucoup de plaisirs : par telle pratique, ayant la cognoissance des gestes, des prouesses, des actions, des vertus, des mérites et du cours de la vie de si grands personnages, je puis seul rendre bon compte de lout le monde et en relever le secret. S'il faut adjouster foy •4UX saincls Prophètes, créiez à Pasquin, sage et adviso F^rophete. Tout ce qu'il dit est aussi vray que le Credo, qu'on chante en l'Eglise. Estant devenu tout décrépit, l'heure de ma mort s'aj)prochoit, et toute la ville de Rome s'attri^toit fort pour moy. Elle supplia le Sainct Père de me vouloir envoyer au ciel; et me charger de forces bulles et briefs.
las soulevant, au miUeu des guerriers troyens, le cadavre de Pa- Irocle.
Quelques recueils des satires affichées à celte statue, publiés de 1510 à 1526, sont mentionnés au catalogue Libri (1847, n"» 2562 a 2506;. Ils sont excessivement rares et souvent fort libres. Le Manuel du Libraire indique divers écrits du mûme genre. Les PuHquilIen et Sulircn en langue allemande, composés au scizièmi «iecle, ont été réunis par M. 0. Schade, 1856, 2 vol. in-8.