‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 227 sur 238 · LIVRE XXIV · texte numérisé non relu

LIVRE XXIV

Boccal ne s'esloignoit jamais de luy, et eust bien voulu, pendant qu'il se conchioit tout de maie peur, estre caché en ses entrailles, et faisoit souvent sur son front force croix, disant : Agnus Dei. Ils oyent de loing un grand bruit d'eaux, comme quand on lasche la porte d'un moulin. Balde tourne ses pas vers ce bruit, et arrive sur le bord du fleuve noir d'Acheron, lequel fume tousjours comme les baings de Porrete. Là, sur leurs testes, voletoyent une infinité d'ames pleurantes, lesquelles appelloyent Charon, qui les devoit passer à l'autre rive. Mais il y avoit jà huit jours qu'elles ne l'avoyent veu. Cingar pour lors s'estoit un peu reculé de ses compagnons: car Nature l'avoit contraint de poser une bornC; ou de planter un nouveau champignon, ou, pour mieux dire, produire une caille Lombarde; et, avalant desjà ses braies, alloit flairant avec le nez, comme fait le braque qui suit le lièvre. Mais Cingar ne rencontre ny lièvre, ny chevreuil, ains un jeune homme mort, lequel, sans l'apercevoir, il heurte avec une telle frayeur, qu'il n'y eut poil en luy qui ne se dressast, et s'estant mis en un fossé, et n'ayant pas bien avalé ses chausses, en se baissant, il se trouva enfin bien perfumé. Car une peur soudaine haste souvent telle besongne plustost qu'on ne voudroit. Aussi, a-elle plus de pouvoir de desbrouiller les constipations de ventre, que ne feroit une seringue pleine d'une décoction de mauves.

Cingar se retire, comme s'il eust donné du pied, sans y penser, sur un serpent, et, estant fort eslonné, contemple ce jeune homme, qui n'estoit pas mort là, mais sembloit à la vérité déguisé comme un mort, et avec larmes avoit abreuvé la terre. « Ha Dieu! dit Cingar, quelle fortune t'a conduit icy, mon enfant? et où vas-tu ainsi avec ton corps vif? » Ayant dit cecy, il s'approche plus près de luy pour sonder s'il avoit encor vie, et, destachant ses accoustrumens, luy met la main sur le cœur, et y sentant encor un peu de chaleur, il s'asseure qu'il n'a point encor rendu le dernier soupir, et qu'il n'estoit besoing de luy chanter Requiem eternam. Mais il ne sçait par quel moyen il le pourroit faire revenir. Il n'a point là d'eau fresche pour luy jetter au visage; il n'a point d'eau odoriférante pour lui en frotter les veines ; il n'y a point de moyen de avoir de l'eau froide du fleuve, car Acheron brusle en ses ondes vénéneuses. Que fait-il donc? Il urine en sa main, et soudain, estant l'urine encor chaude, il en humecte les veines, le

pouls et les tempes de cest enfant, lequel par le moyen de ceste eau commence peu à peu à recouvrer ses forces, ouvrir les yeux, la couleur luy revenant aussi au visage; et ayant aperceu Cingar, luy dit ces mots : « 0 quiconque sois, heureux sois-tu, qui m'as donné un tel remède, estant demi mort! ApoUo, inventeur de la Médecine, n'eust pas trouvé si promptement ce remède. » Cingar le levé de terre, et luy dit : « 0 bel enfant, quel malheur a esté si grand, et quelle adventure t'a esté si contraire de t'ameiner en ces lieux? » Cest enfant, avec une démonstration d'un grand ennuy, luy respond : « J'ay une meschante mère de Gipade, laquelle ayant entendu que mon Père Balde estoit noyé, ceste louve a incontinent espousé un autre mari, duquel aussi-tost ceste truie a eu trois enfans ; et depuis nous a tenu mon frère et moy en mespris, estans venus de Balde, et nous a contraints d'abandonner nostre propre maison. On m'appelle Grillon, et mon frère Fanet, et sommes tous deux sortis gémeaux d'une ventrée. Nous avons circuy tout le monde, pour chercher nostre père : après avoir voyagé par mer, par terre, avec grand travail, et eschappé à travers une infinité de voleurs et de meurtriers, et autres tels pareils, à la de-« sesperée, comme on dit, nous nous résolûmes tous deux de le chercher par les demeures infernales, faisans de nostre vie moins de compte que de cinq poix. Mais, après que la Fortune nous a conduits en ce lieu à demy morts par une trop longue lassitude, Gharon s'est offert à nous, qui est la nautonnier de ceste rivière, et qui a charge de passer en son petit batteau les âmes damnées; et le requérant de nous vouloir passer, luy exposant la cause de nostre voyage fondé sur la pieté, sur l'amitié et sur la foy que nous devions à nostre père, ce ribaut, ce superbe vieillard et ce trompeur asseuré, comme sont volontiers tous nautonniers, nous promit bien de nous passer delà, mais non pas ensemble, et que l'un passeroit après l'autre, alléguant que sa gondole seroit en danger d'enfondrer, si elle estoit chargée de deux avec luy. Mon frère, sur ceste raison, a passé le premier, et y a six jours que la barque n'est revenue; je ne sçaurois vivre seul sans mon cher frerc. »

Cingar, oyant tout ce discours, estoit quasi comme hors desoy-mosme, et estoit comme ceux qui resvent la nuict: il tenoit ses yeux fichez sur la face de cest enfant, et remarqua en luy les traicts pareils à Balde, et aussi tost ses joues

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