LIVRE XXV
rien. Vous avez peu veoir autrefois des enfans s'esbattre à prendre des mousches en la main, pour puis après les met- Ire en prison en un coffret fait de papier plié en quatre. Ils en prennent beaucoup, et les retiennent bien dedans le poing; mais quand ils estendent les doigts, et les ouvrent un petit pour les prendre de l'autre main, elles s'eschappent, perdans l'huille et le temps, comme on dit. Gingar et ses compagnons estoyent ainsi, non sans apprester bien à rire à Balde. Ils tendoient les mains, pensans prendre quelque chose, mais enfin ils trouvoient que ce n'estoyent que comme des chauve-souris, des chathuans, des chouettes qu'ils prenoient, et dont ils emplissoieut leurs poches. Cingar receut de Paul le Vénitien et de Pierre l'Espagnol mille fourbes, lesquelles soudain il avalla aussi doucement que si c'eust esté de la coriandre confitte. Puis, s'en va contre Falcquet, et tout de suite luy fait trente arguniens ; mais Falcquet, bon Logicien, luy respond promptement : l'un crie, l'autre babille, et ne se pourroient jamais accorder en cent ans. Lyron en fait autant; aussi font Hippolyte et Boceal. En somme, tous avec si grand bruit remuent la Physicque, l'Ethicque, l'Ame et cent telles nouvelles, que Balde tout estourdi fut contraint de se boucher les oreilles. Philoforne trouva là l'estrille de l'Escot, laquelle il print, etjura qu'il en estrilleroit bien les livres de S. Thomas d'Aquin Virmasse amasse les songes et resveries d'Albert le Grand, et avec iceux il se veut rendre agréable à tous, et i)redire l'advenir, oster la cervelle aux corneilles, prendre les poissons à la main et ouvrir les serrures sans clef. Fracasse s'efforce à prendre des grenouilles, sautant et pissant par derrière, et p ndant qu'il en tient une, l'autre s'enfuit bien loing. Boceal, sans grand travail, prend je ne sçay combien de règles d'Epicure, les serre et les met en son baril, de peur qu'elles s'enfuient, et bouche bien l'entrée avec le bondon.
Entre telles bandes, on descouvre enfin une beste, laquelle avoit une teste d'asne, le col de chameau, mille mains, mille pieds, et portoit mille aisles pour voler, un ventre de beuf et les jambes de chèvre. Si icelle avoit une vfueuë de singe, avec laquelle elle pouvoit chasser d'autour de soy les taons, elle toucheroit jusques au ciel et voudroit avaler Minerve en un morceau : mais, parce que tout ce qu'elle fait n'est qu'un bignet, à faute de queue n'est rien
874 HISTOIRE MAGCARONIQUE.
estimée, et est appellée Chimère, laquelle engendre de hautes montagnes, et naist d'icelle un petit fagot. On voit aussi là un autre monstre à deux ventres, lequel est seulement soustenu d^ deux jambes, comme la Carte de Tacun tient et représente les deux jumeaux Castor et Pollux, voulant demonstrer les signes de la Lune. Ainsi et en la mesme façon est là formé un homme avec deux corps, ou bien deux hommes se joignans ensemble par l'aine seulement. L'un s'appelle : A sçavoir mon, et l'autre s'appelle de mesme nom, se donnans à soy-mesme de grands coups de poing. Et toute la forme s'appelle : L'un ou l'autre : se combattant ainsi soy-mesme, l'un prouve, l'autre nie; et enfin tous deux viennent en un.
Or, cependant les Compagnons sont emportez par un je ne sçay quel mouvement, et se trouvent hors la caverne : et lors chascun commence à marcher sur ses pieds ; chascun chemine, et ne se souvient de ce qu'il a nagueres veu. Les fantasies s'en vont, lesquelles ils avoient tantost tousjours autour d'eux, et reviennent au lieu d'où ils estoient partis. Iceux toutesfois sont, grand espace de temps, à demy fols et à demy estourdis, et retournent enfin à leur maison. 0! que pauvres gens sont, et de peu d'esprit, ceux qui perdent le temps à telles choses vaines et qui pensent employer le jour après icelles plus utilement qu'à mesurer, et bien peser des mots et paroles Maccaronesques, et qu'à attacher et coller des vers sur les espaules de Pasquin ! Car icelles à la fin se perdent avec leur légèreté, et ceux-cy folastrent tousjours encore que leurs ans durassent autant et plus que ceux de Nestor.
Ces Compagnons donc s'en vont; et Balde leur racompte tout ce qui s'estoit passé entr'eux. Etn'estoient encor gueres loing, quand voicy au devant d'eux se présenter un certain bouffon, et fol tout à faict : car il chevauchoit une longue canne, comme font les petits enfans, et levoit de su main gaucho la bride de son coursier, et avec la main droite tenoit une longue chencvotte, au bout de laquelle y avoit un petit moulinet, lequel, pendant que cest homme couroit, le vent faisoit tourner tout autour. Il portoit deux oreilles droites faites de drap, lesquelles il avoit attachées à son capuchon, auquel il avoit des sonnettes cousues : il saulte et contrefait des pieds et des mains la moresque, et, presen tant la main à Balde, commence à dancer. Balde, avec un