‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 40 sur 238 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Une fantaisie plus que fantastique m'a prins d'escrire en mots moins polis qu'un autre sujet requeroit. l'hisloire de Balde; la haute renommée et le nom vertu'^ux duquel font trembler toute la Terre, et contraignent l'Enfer de se concilier de peur. Mais, avant que commencer, il est premièrement besoing d'invocquer vostre aide (ô Muses) qui estes aulhrices de l'art Maccaronesque, sans lequel il ne seroit possible à ma gondole de passer les escueils de la mer. Je ne veux point que Melpomène, ou ceste foible Tlialie, ny Phœbus grattant son cythre, me viennent fournir d'aucuns mots dorez '. Car, quand je pense aux victuailles du ventre, toute ceste merdaillerie de Parnasse ne peut apporter aucun

1 Cette expression rappelle l'ouvrage plusieurs fois réimprimé dans la première moitié du seizième siècle, et qui, sous le titre des Motz dorez du grant et saige Cathon, offrent une traduction ou plutôt une imitation des Disticha moralia.

secours à ma panse. Que les Muses, et doctes sœurs pansefiques, Berte, Gose, Comine, Mafeline, Togne et Pedralle viennent emboucher macearonesquement leur nourrisson, et me donnent cinq ou huict poisles de bouillie! Voilà les divines Nymphes grasses et coulantes; la demeure, la région, et propre terroir desquelles est clos, et enfermé en certain canton de ce monde reculé des autres, auquel les Caravelles d'Espagne ne sont encore parvenues. En ce lieu y a une grande montaigne, laquelle s'esleve jusques aux patins de la l une, et laquelle si vous vouliez parangonner nu mont Olympe, iceluy seroit plustost estimé colline que mont. En icelles ne se voient des cornes sterilles de Caucase, ni l'esohine maigre de Marroch, ni des embrasemens sulphurez du mont d'^^tna. Là la montaigne de Bergame ne donne des pierres rondes, lesquelles servent de meules pour fau'e mouldre le bled. Mais, nous allans en ce lieu, nous avons passé des Alpes faites de fromage mol, dur et moien. Croiez, je vous prie, ce que je jure; car je ne pourrois, ni voudrois dire une fourbe pour tous les thresors que la Terre tient enclos. Là courent en bas certains fleuves de broùet, lesquels font un lac de souppes et une mer de jus gras, et savouré. Sur ces eaux on void mille bateaux, barques, et gondoles latines, fabriquées de la matière de tourtes, par le moyen desquelles les Muses exercent, et mettent en usage leurs laqs et rels, lesquels sont faits et cousus de sauicisses et saulcissons, peschans avec iceux des rissoles et goudiveaux, et cervellats^ La chose toutesfois est obscure, quand le lac est esmeu, et arrouse le plan du ciel avec ses ondes grandement agitées. Le lac de Menas, ou de la

» Le pays de Cocagne, tel qu'il est décrit dans un fabliau du treizième siècle, renferme des rivières où coulent les meilleurs vins de France ; il s'y fait quatre vendanges par an ; tous les jours fêtes et dimanches. Citons quelques vers d'après le texte (jue donne le Recueil des Fabliaux, publié par Méon, t. IV, p. 175 :

De bars, de saumons et d'aloses Sont toutes les mesons oucloscs ; Li chevrons i sont d'esturjons, Les couvertures de bacons, E ies lattes sont de saussices ; Moult a le pafs de délices...

Par les rues vont rostissant Les crasses oies et tornant.

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