LIVRE I
cent estafîers vestus de velours ras : et, haussant sa face, saliie les Dames, et sans y penser et à l'improviste jette sa veue sur Balduine : et les yeux se rencontrans les uns les autres, chascun tombe en la trappe, laschant Cupido ses flèches tant sur l'un que sur l'autre : et alors l'eschcc et mat fut donné à Guy, lequel, à l'instant devenu comme cstourdi, s'en retourna tout droit en son logis, emportant avec soy un grand dueil. Il descend de cheval, entre en sa chambre, et se jette sur un lict, se donne trois et quatre coups de la main sur la poitrine, et avec une voix plantive fait une telle lamentation ; « Ah, jeune enfant, où me menes-tu! Ah, f:om])ien de pertes et dommages je veoy menacer ma teste! Ha, malheureux et infortuné Guy! Voicy un enfant qui te desrobe l'honneur autant que tu en pouvois avoir acquis par tous les tournois où lu t'estois trouvé, et qui comme un bufle te conduit par les nazeaux. Il y a bien de l'apparence que, comme victorieux, tu puisses maintenant rompre tant de lances ainsi qu'il le seroit besoin, et que tu peusses à la vérité surmonter tant de braves Cavalliers, toy qui ores est vaincu si laschement par un enfant aveugle! Ha! misérable, esteins ou amortis au moins la flambe dece boutefeu, avant que tu brusles comme une fournaise, sans y pouvoir plus donner aucun remède, n'estant aucunement extinguible par un million d'eaux de la rivière de Brente. Ta race n'est de si grand lieu venue qu'une seule fille d'un Roy luy doibve donner une seule miette de son amour. 0 quel visage elle a ! 0 de quelle contenance asseurée elle m'a frappé ! 0 de quels yeux ce nouveau basilique m'a œillade ! 11 ne faut point que je jette la coulpe de ce mien mal sur moy : mais c'est elle qui seule en est cause. Elle devoit lancer autre part son ribaut regard. C'est à bon droict on doibt appeler les yeux ribauts, puis qu'ils sont si hardis d'ainsi en un chemin et passage assassiner un homme, et le laisser au moins touché de plusieurs playes.En vain, à ce que jevoy, les dards d'Amour avoient rebouché cy-devant sur moy, et pour néant jusques à présent j'avois soutenu la force de son arc. Mais iceluy s'advisant que la pointure de ses flesches ne pouvoit percer ma poitrine d'acier, qui estoit aussi ferme contre les filles, que se monstre asseurée la forteresse de Milan contre le canon, delà trousse de la mort il a tiré un fer mortel, et m'en ayant atteint, a ouvert la porte et soudain toute ma liberté a été ravie par ce Diable. Car Amour
12 HISTOIRE MACCARONIQUR.
n'est-il Diable? mais plustoât huict Diables, qui contraint les hommes sages tomber en tant de folies. Nostre cuirasse n'a eu aucun pouvoir contre une telle blessure : jaçoit que souveutefois elle soit demeurée entière contre les balles d'arquebuze. Si, pour y résister, Jupiter eust opposé ces montagnes que la trouppe des Géants meit les unes sur les autres, il eust follement perdu l'huille et son travail. » Pendant que ce Chevalier avec ces folles parolles troubloit ainsi son entendement, le bruit des armes et les fanfares des trompettes commencèrent à se faire ouïr. Car, s'estant unchascun farci d'un bon repas, soubdain on monta à cheval, et enfin les joustes commencèrent. Les trompettes et clairons sonnent leur fariraram^, et encouragent les plus vertueux. Les chevaux, à ce son, gratlans d'un pied la terre, ne peuvent se contenir, se manient à voltes, hennissent, et du pied font voler le sable jusques au ciel. Le fariran des trompettes ^ et le pon pon des tambours estoit si violent, que l'on ne se pouvoit entendre l'un l'autre; encore qu'on s'escriast le plus qu'on pouvoit, Des-ja les Chevaliers, ayans couché leurs lances en l'arrest, se choquent rudement, et void'On plus de cent selles vuides de leurs chevaucheurs dès le premier assaut. Plus de mille lances sont brisées dont les tronçons volent jusques aux nues, et les cris des combatlans excitent de plus en plus leurs courages. Le Roy se délectoit fort à veoir un si beau spectacle, la jouste se maniant avec un plaisant et agréable succez. De dessus son eschaffaut, il notoit les plus vaillans combattans , estant vestu d'une robe enrichie de pierres précieuses, et ayant sur la chevelure bien peignée une couronne d'or. Le seul Guy demeure couché en son logis : luy seul, et seulet eslendu sur un lict jouste contre soy-mesme. Enfin il oit les hennissemens des chevaux , qui retentissoient par l'air : cecy le fait devenir fol, et fantasiant divers discours en son esprit troublé, maintenant veut marcher, s'appelant soy-
* Onomatopée assez expressive. 11 y en a d'autres et de nombreuses dans Merlin Coccaie. Elles méritent d'être recueillies lorsqu'on l'era pour les onomatopées latines et macaroniques un travail analogue au curieux volume publié par Charles Nodier. {Dictionnaire raisonné des onomatopées frdnçaiseSf deuxième édition, Paris, 182i8, in-8.)
« Tronibclte frifolanl lararan.