LIVRE I
l'escrime, ou à disputer en l'une et l'autre part de toutes sortes de disciplines, ou à faire bonne chère et révérer Bacchus. Aucuns s'emploient aux armes; autres à fueilleter et apprendre les subtilitez de S. Thomas d'Aquin ; voulant chascun, par tels moyens, faire preuve de sa valeur. Or des-ja les Chevaliers, la lance sur la cuisse, venoient de toutes parts en ceste grande ville, et de tous costez on voioit trouppes arriver, lesquelles faisoit beau voir pour estre diversifiées selon l'usance ancienne, de plusieurs et diverses livrées, ainsi que chascun vouloit faire paroistre sa passion, ou son consentement. Mille charpentiers estoient en ce lieu travaillans à faire et dresser barrières en une grande place, pour enclore le camp, et dressoient des eschaffaulx pour donner commodité aux Seigneurs et aux Dames, de veoir plus à leur aise, du haut d'iccux, les gentils combattans. On voioit d'autre part, çà et là, les enseignes voleter au-dessus des tours : et les Palais et maisons magnifiques espiées de longues banderoUes, et guidons de toutes sortes de couleurs.
Chascun fait dresser son pavillon et ses tentes, et s'employe à donner habilement ordre à son faict. Toutes les rues sont pleines de peuple. Les uns préparent et accommodent leurs armes : autres font ferrer leurs chevaux : autres se donnent du bon temps, rient, chantent, dansent. On n'oit que filfres et tabourins resonner par tout; mesmes les cloches ne sont espai-gnées pour par leur son et carillonnement rendre ceste feste plus gaillarde. Jour et nuict les portes de la ville sont ouvertes, entrans par icelle continuellement des bandes de gendarmes. Enfin en peu de temps l'amasse faict bien grand de toutes les parties de l'Europe, remplissant tous les environs de Paris. On y void grand'bande d'Allemans, d'Espagnols, et d'Italiens. 11 ne peut avoir au monde tant de canaille qu'il y avoit lors à Paris, de Seigneurs et Barons; et estoit chose merveilleuse de veoir ensemble tant de chevaux. Les Palais, les escaries, hosteleries et tavernes, estoient pleines. Les uns gargouillant à table, 6'esclatoient de rire; autres, en leurs bouticques et maisons, martelloient, aiguisoient, iourbissoient, et accommodoient armes. Pendant qu'un chascun s'occupoit ainsi, Balduinc; pour l'amour qu'elle portoit à son ami Guy, attendoit de grande affection ceste journée, ainsi que follement la Synagogue des Juifs attend encore le Messias : car elle de-
siroit fort de veoir comme cet homme Lriseroit ses lances ; combien d'hommes il jetteroit par terre. Icelle , estant accompagnée d'une belle et grande troupe de filles, de cent dames, et cent Duchesses, se présenta sur son eschaffaut^ vestue d'une robbe brochée d'or, qui rehaussoit merveilleusement la beauté des tapisseries riches, dont estoit tendu l'eschaffaut. Chascun soudain jette sa veue sur elle, et admiroit la beauté de sa face, laquelle, ressemblant en sa couleur naturelle le lait et le vin meslez ensemble, n'estoit fardée d'aucun blanchet , ni sa couleur augmentée d'aucun rouget. Et comme Diane entre les claires estoilles resplendit, ainsi celle-cy paroissoit excellente entre toutes les jeunes filles. Si elle estoit bien regardée, icelle ne regardoit pas moins çà et là, promenant ses yeux le long et à travers la place du camp, pour veoir si elle pourroit point d'avau' lure apercevoir son amoureux. Incontinent Gupido, voletant legierement devant elle, luy représenta son Baron. Iceluy estoit monté sur un fort cheval ; et ne paroissoit en sa personne moins robuste que son grand père Renaud. Maniant les resnes de son cheval, la part qu'il voulut, luy fait faire quatre bond? en l'air, remplissant le contour de sablon. Ce cheval estoit d'Espagne, couvert d'un poil plus noir que charbon, ayant la teste petite, les oreilles courtes tousjours mouvantes, au milieu du front une estoile, et maschant tousjours avec la dent son mords, en faisant sortir de sa bouche une escume blanche, et tenant les naseaux ouverts, souflant et boursouflant sans cesse avec iceux ; de son meulle touchoit souvent son estomach. Il estoit court, et quelques fois se ramassoit en si peu de place comme si il eust voulu passer par le trou d'une coquille. Il estoit marqué de blanc aux trois pieds, portoit sa queiie serrée entre les fesses unies, estant tousjours tremblant. Sa crouppe étoit ronde : il couroit tant peu qu'on vouloit, galoppoit et se tenoit soudain en arrest. Son harnois estoit tout couvert d'estoilles d'or ; les estriez estoient aussi d'or, la testière et chanftVain : toutes les boucles estoient de mesme metail, Balduine, apercevant son ami, s'estonne, s'échauffe, et comme un feu s'enflambe : la pauvre fortunée lance ses yeux sur luy, et ses sens se trouvent prins attachez en luy. Celle , loue son visage plein d'amour, et sa belle contenance, et enfin désire de s'acoster avec un tel personnage. Iceluy peu i à peu s'aproche du lieu où elle estoit, marchant devant luy