LIVRE I
chevretier, ce Paris, prins, par les jambes et les aisles, comme s'arreste i'oyseau sur la perche, apasté par l'art et industrie d'un pippeur, a faict ce bel essay, que d'une guerre de fuseaux il s'est rendu la foudre et la tempeste de son pays. » Par telles remonstrances éinibalde pressoit son compagnon, quand en la mesme chambre vint entrer un autre campagnonde Guy, nommé Franc, armé de belles et luisantes armes, auquel le Roy avait aussi commandé de venir veoir quels empeschemens retenoient Guy au logis. Alors la honte n'a peu retenir davantage Guy au lict : et se jettant iceluy en pieds, demande ses armes. Ses serviteurs hastivement les lui apportent, et arment leur maistre : et par-dessus le vestent d'une casacque, sur laquelle estoitportraict un lyon barré : sa salade estoit couverte d'un grand pennache, et au plus haut estoit enlevé un petit vieillard, lequel avec le doigt monstroit ces vers qui estoient gravez sur icelle :
Rien ne court plustost que le temps.
Les heures ressemblent aux ans :
Si tost que voyons l'enfant naistre, Aussi-tost se vieillist son estre.
Puis il monte tout armé sur un grand coursier et prend une forte lance faite d'un chesne verd; et, comme fasché en soy-mesme, donne des espérons à son cheval, et se présente au tournoy où les lances se brisoient à outrance. II ne faut de donner la première œillade là où estoit Balduine: ce qui luy enflamba davantage son feu amoureux, et afin qu'il luy peut plaire luy quadrupla sa force, la rendant pareille à celle de Samson, avec laquelle, n'ayant en main qu'une mâchoire dasne, il renversa tant de milliers d'hommes. Il avance son cheval, et outre-passe de grand vistesse les barrières, et s'arrestant un petit pour remarquer l'eslour des combattans, soudain lasche les resnes, et tenant la lance ferme en l'arrest, faict voler le sablon enl'air, et, courant d'une course legiere, fait trembler tout le camp. Il fait monslrer au soleil les semelles du premier; le second fut par luy désarçonné; le troisiesme fut jette au bas, donnant du cul en terre ; le quatriesme comme les autres fut renversé sur terre, le cinquiesme, portant envie aux autres, les accompagna de mesme ; le sixiesme, qui estoit de cheval, se veit incontinent homme de pied ; le septiesme estendit ses
16 • HISTOIRE MAGCARONIQUÈ.
fesses sur le sablon ; le huictiesme s'apercent incontinent estre desmonté ; le neufviesme fut contrainct ouvrir les genoux et quitter la selle; le soleil se voulut cacher, quand le dixiesme, malgré luy, luy monstra le talon à l'envers. Guy en jetta par ordre ainsi plusieurs autres, et, courant ainsi çà et là, toujours se souvenoit de Madame, et à chasque coup qu'il donnoit, avoit ce mot en la bouche, le prononçant toutefois d'une basse voix. Le Roy fut grandement estonné pour les faicts merveilleux que faisoitGuy, et dit ces mots : « Voilà Guy la gloire de toulc la nation Françoise ! 0 combien il représente les chevaleureux faits de nos ayeulx, à sçavoir du grand Roland, et du fort Renaud! Il est sans double qu'il remportera chezsoyla palme, et l'honneur de cetournoy.;' Balduine aussi quelquefois disoit à ses Damoiselles : «Si je ne me trompe, ce brave Baron, qui ainsi desmonte les autres, est cet insigne Guy ? O qu'il est vaillant ! 0 comme il porte bien sa lance ! Voyez-vous comme fort à propos il manie les resnes de son coursier, et avec quelle dextérité il assené ses coups sur le heaulme des autres ?» Elle n'avoit pas plustost achevé ces mots, monstrant, en parlant et en riant d'aise, ses perles blanches avec son rouge coural, qu'incontinent le son des trompettes fut ouy, comme on a accoustumé de faire quand on veut finir la j ouste, et faire la retraicte. Guy demeura seul au milieu du camp, regardant autour de soy, ainsi que fait un superbe victorieux. Mais toutefois n'est-il pas vîclorieux seul, estant le vaincu d'Amour, portant les fers aux pieds, le carquant au col, et les manoltes aux poings. Le Roi, accompagné de tout son conseil, va au-devant de luy: mais Guy, l'apercevant, soudain descend de dessus son coursier, et, haussant sa visière, fait paroistre son visage tout baigné de sueur, et baise le genouil du Roy. La majesté, luy commandant de remonter à cheval, tire de son doigt un très-riche anneau, auquel estoit un très-grand rubi luisant comme uneestoille, et le donne à Guy pour prix de la victoire, estant péut-estre comme arrhes des espouzaillos de sa fille. Et toutefois sa pensée ne tendoit aucunement à telle chose, combien que tel pi'osent fut un advancement de nopces: nopces, dis-je, malheureuses, et qui seront suivies d'une vilaine ruyne. Guy, humiliant sa face, receut ce beau présent, digne certes du travail qu'il avait prins ; et, en le prenant, baisa la main du Roy en s*inclinantlort bap. Puis marchent vers le Palais,