‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 46 sur 238 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

estant suivis d'une grand'trouppe de personnes^ les trom pettes et les filfres sonnans tousjours devant. Or le soleil, las de son chemin journal, se cachoit des-ja soubs les ondes pour se reposer, et laissoit sa sœur enceinte de son amy ; et cependant on donne ordre au soupper Royal. On oit, par les cuisines, des deschiquetis, des cliquetis de cousteaux, des tintamarres des chaudrons, et poisles. Les entrées d'icelles, couvertes de portiques, se voient rendre la fumée en dehors, et sont souillées tousjours d'eaux, et de graisses. Delà sortent plusieurs odeurs de chairs rosties, et bouillies, lesquels aiguisent l'appétit de ceux, qui les sentent. 11 y a en icelles plus de cent serviteurs obeissans aux cuisiniers : une partie d'iceux portent le bois, autres esgorgelent, autres font bouillir les poisles etchauderons • l'un tue un cochon, l'autre des poulets, cestuy-cy estrippe l'autre escorche, un autre plume en eau chaude des chap pons; cestuy faict bouillir testes de veau avec la peau; au tre embroche des petits cochonnez, tirez encore quasi du ventre de la truye, après estre lardez. Celuy qui comniandoit en qualiié de maistre cuisinier, se nommoit Chambo, lequel estoit subtil et inventif à trouver friandises de gueule, et plaisantes au palais. Iceluy, présidant en une chaire, commandoit entièrement à tous les cuisiniers, et quelques fois battoit la canelle et pillait l'espice sur le dos des marmittons et souillons de cuisine. 11 y en avoitun, qui fricassoit avec du lard les foyes des poulailles : un autre, sur les fricassées, asperge du gyngembre et du poivre : un autre fait une saulse jaune aux oyseaux de rivière. Un autre tire dextremement les faisans, après avoir tasté du bout du doigt, s'ils sont bien cuits. Cinq autres ne font que tourner le moulage de cuisine, d'où coulent les amandes et saulses poivrées. Autres tirent du four des pastez en pot, sur lesquels on jette de la canelle de Venise : un autre tire de la marmite des chappons bouilUs, lesquels il met en un grand plat, et espand dessus des gouttes d'eau rose avec du sucre broyé et le couvre d'un test plein de brasier. Mais à quoy m'amuse-je à remplir ce discours de telles fadeseries! Enfin le soupper s'appreste, lequel par sa délicatefjse estoit assez suffisant pour ressusciter les morts. On commence à apporter grande quantité de salades tant cuites que crues, que cent serviteurs et autant de pages apportent, lesquels sont vestus d'une mesme couleur, à sçavoir d'un drap d'Angle-

18 HISTOIRE MACGARONIQUE.

terre teint en bleu azuré semé de blanches fleurs de lys, par derrière et par devant. Leur habillement est si proprement joint à l'Allemande, qu'à grand peine se peut veoir la cousture de tels juppons. Arrivans prez la table, font de grandes reverances, plians les jambes l'une après l'autre fort légèrement çà et là. Le Roy s'assied le premier, tenant le plus haut lieu de la table, estant vestu d'unaccoustrement broché d'or. A sa dextre estoit assise la Royne, et à son coslé gauche Guy, par le commandement du Roy. Balduine, esprise d'Amour et aveuglée par cet enfant aveugle, s'advance ; et, ne se souciant de donner quelque tache à son honneur sans aucun commandement, se sied promptement à costé de Guy, et la pauvrette jette du bois dedans le feu ardent. Après, par un long ordre, tous les Seigneurset Barons prennent place. Chascun estoit affamé, et desiroit de bien manier les joues. Le travail et l'exercice de la jouste avait fait digérer tous les précédents repas. Les pages, par une longue suite, apportent les mets sur la table. Des gentils-hommes servans marchent devant la viande, et avec un grand silence mettent les plats sur la table, faisans aussi marcher les laquays, comme est la belle usance d'une famille Royalle, et comme on a accoustumé de faire devantles grands Seigneurs. On n'oit aucune parolle sortir de leur bouche, s'il n'en est besoing, et ne se faict aucun bruit, si ce n'est d'aventure, quand quelqu'un de ces gentils-hommes servans donne un soufflet à un page, ou quelque coup de pied à un chien. Il y a trente escuyers, qui ne cessent de trencher les viandes, desmembrer des oyes, oysons, chappons, pièces de veau : decouppent les saucissons, et mettent par rouelles, les tenans d'une main avec la fourchette. Iceux toutesfois, en decouppant, retiennent pour eux les meilleurs morceaux, et gardent pour eux les croppions des chapons. L'Abruze avait envoyé à ce festin ses jambons fumez; Naples, ses goudiveaux; Milan, ses souppes jaunes, et ses cervelats, qui contraignent les biberons François de vuider souvent les bouteilles. Après avoir mangé le bouilli, les gentils-hommes servans font commandement d'apporter le rosti. Et aussi-tost jambons, faisans, francolins, chevreaux, levraux sont apportez, tout autre espèce d'oyseaux, que le faucon et l'esprevier peuvent arrestcr avec leurs serres, et que le gerfaut a accoustumé d'é- Iriper. Un appose pour entremets des amandes, de la saulse

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