‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 47 sur 238 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

verte, du jus de citron et d'orange, de la moustarde. On présente après des tourtes, du blanc manger, composé avec laict de vache, et des plats plains de rissoles toutes couvertes de sucre et de canelle. Après s'estre un chacun bien repeu de ces viandes grasses, et tant que leurs panses estoient pleines jusques au gosier, qui contraignoit de lascher la ceinture ; au seul signal des gentils-hommes servans, promptement fut levé le reste de la mangeaille de dessus la table.

Puis, on apporta une grande quantité de tasses d'or et d'argent, et enrichies de perles : dedans icelles estoient diverses confitures toutes dignes d'un Roy, et la table en estoit si chargée, qu'il sembloit qu'elle en plioit. On apporta morseletz, amandes, pignons, maschepains, et cent autres déguisements de fruicts conficts; enfin on présente en des grands vases la boisson fumante ; et de tous les vins, la gloire est donnée à la malvoisie, pour laquelle nos anciens disoient le feu s'amortir par le feu. Il n'y avoit pas faulte de raisins de Somme, qui est l'honneur *du royaume de Naples, et la friandise de Rome, ce sont les montagnes d'Orphée, et là se procrée le vin qu'on surnomme grec, lequel fait descendre les compagnons soubs les tréteaux. Les vins Mangiaguerre et Vernacquie y furent entremeslez, et aussi ceux, desquels la Bresse se vante, le vin Triboan, de Modene, ne fut pas mis en dernier rang, ni le muscat de Peruse, qui en la teste des Allemans engendra cent sortes de chimères. Tant de sortes de vins ne se passèrent pas sans ccluy de la belle vallée de Cesenne, ny sans les douces urines que Corse pisse: un nombre infini de flacons et bouteilles estoient pleines de tels vins cxcedans en bonté tous les autres. Desjà toute ceste brigade, ayant la fumée du vin montée en teste, commençoit fort bégayer, avec propos et parolles mal liées ensemble. Chacun parle,, et nul ne se taist, force baveries, bourdes, menteries, mille propos de fusées^ sans aucun arrest, ny mesure, comme bien souvent il arrive après une longue et continuelle beuverie. Par entr'eux y avoit personnes de tous pajs : et, pour ceste cause, le vin les poussoit à parler leur langage tous ensemble, en sorte que le ciel n'ouit pas plus de diverses clameurs, lors qu'avecla tour de Babel on pensoit surmonter les estoilles. Les Italiens contrefont les François ; les François veulent imiter les Allemans, tant est divine la matière et la forme qui est

dedans le tonneau. Sur ces plaisans devis viennent les chantres, qui estaient Flamens, et excellens en leur art. Iceux, après avoir bien beu du bonpiot, se mettent à chanter avec voix tremblantes, lesquelles la goi'ge facilement envoyé dehors, ayans tous une poitrine ferme et robuste. A l'accord de telles voix, et à telle mélodie, tous ces causeurs se taisent, et toutes choses estans en repos, ny pied, ny banc, ny rien quelconque entrerompt un si doux plaisir que recevoit l'oreille. Après ces chantres, entrèrent en la salle cinq joueurs de flustes, tres-experfs, lesquels après avoir joué de leurs flustes, s'esleverent avec un grand retentissement des joueurs de hautboys, et avec leurs tons merveilleux se font cognoistre par toute la ville de Paris. En soufflant en leurs instruments, vous leur verriez les jolies grandement entlées, et iceux ne faillir jamais à boucher dextrement les troua avec leurs doigts, les maniant légèrement haut et bas, avec une grande asseui^ance ; et leur musique se diminue si mélodieusement, que, de huict personnes qu'ils estoient, vous eussiez estimé iceux eslre cinquante. Ces melodiesservoient de fournaise pour enflamber de plus on plus le cœur de Balduine. Guy en ses entrailles n'estoit pas moins eschauffé. La prinse de tant de sortes de viandes, de tant de sortes de vins avaliez, qui entretiennent les uns et les autres lo règne de Venus et de Gupido: les chansons musicales, les douxluthz, les harpes, les lyres, et autres instrumens de musique, avoient attaché ces deux jeunes personnes à des lacz maluisez à rompre, les brulloient au dedans, et les avoient despoùillez de raison, .\mour avoit lasché sur eux tant de flesches, qu'il en avoit vuidé cent carquoys, ensorte qu'il ne leur resto t en leur corps aucune partie entière, sur laquelle ce bourreau d'Amour eust peu lancer encore aucun dard. Desjà Diane commençoit avec un peu de clarté à se faire paroistre, montée sur son rosaïque pallefroy. Les chantres, les hautboys, les dances, le bal, à dieu s'en vont, ne retournans jamais les heures vers nous. C'est assez joué, c'est assez caquette. On donne aux bouffons les livrées. La salle se vuidc, et s'en va-on dormir : chacun reprend son logis, et son hostelerie, et expose en proye son coi ps à l'obscur sommeil. Le seul Guy, esmeu comme la vache picquée d'un taon, allant çà et là, ne peut tenir aucun droict chemin. Hà, comme l'Amour contrainct les sages de se mattcr eux-

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