LIVRE III
cela, on ne luy en void pas sortir une larme des yeux : combien qu'il voye son sang sur la place, et soudain se levé, et, se tenant droit, va encor trotter çà et là. Sans qu'aucun luy enseignast, il se fit un cheval d'une canne creuse, et un autre d'un baston de saule et d'un roseau. Ce petit diablotin court deçà delà, ne peut s'arrester en un lieu. Il n'aime se tenir sur la robbe ny reposer sur les genoux de sa mère. 11 prend un esclat de bois qu'il attache à son costé en forme d'une espée, et d'une longue canne il fait une lance; et autant qu'il en peut sçavoir avec son espée il donne coups en l'air à droicle, à gauche, estocades, estramassons, avec tous les coups d'escrimerie. Il court après les mouches, lesquelles il feint estre ses ennemis. Contre les murailles il poursuit les petites lesardes, et prend un grand plaisir, lesvoyans escourtées de queue, et néantmoins vivre encor et courir. Il commence injurier père et mère, suivant la nourriture du vulgaire. Estant parvenu à six ans, qui consideroit sa force, ses ossemens, ses membres gros et bien fournis, pouvoit juger qu'il en avoit douze. Mars luy avoit donné les espaules larges, et les reins de mesme, pour soustenir la jouste, et les jambes propres pour sauter, et en somme toute telle dextérité, qui pourroit estre requise en un homme, soit à cheval ou à pied. Tantost il pique des talons son cheval de bois, court tant qu'il peut, l'arreste soudain, il rompt sa lance contre la muraille, ou la fiche dans le ventre d*un chaumier. Tantost il ferre le baston qui lui servoit de coursier, et contrefaict la Pie, le Chat et le Chien. Qae diray-je de la peau de son corps, qui estoit comme une escorce contre les injures du temps? Lespluyes, la tempeste, la violence, et bourrasque des vents, les neiges froides, les chaleui's brûlantes, ne l'eussent sceu retenir une demie heure à couvert. Comme il se couche, il s'endort, et ne dort gueres ; et le plus souvent son dormir est le jour sous le porche de la maison, ou la nuit soubs le plancher des esloilles, et rarement se couche avec sa mère. Pendant qu'elle dort quelques fois, il luy tire et desrobbe sa quenouille, et met le feu à sa pouppée, ne pensant pas que cette besongue soit pour luy, car sa mère lui filoit des chemises. La plume ne luy est pas plus agréable pour se coucher que la terre. Il endurcit ses costez sur la pierre, et change en nerfs forts et robustes sa chair délicate, se couchant ainsi sur la dure. Berthe craint
36 HISTOIRE MAGCARONIQUE.
(mais ceste crainte est meslée de joye) que trente boutiques de chausses ny une milliasse de souliers, puissent fournil* àcct eufant ; tant iltrottoit de tous costez sans cesse. L'Hyver, le Printemps, l'Esté, et l'Automne ne lui estoient non plus qu'à une pierre ou à un arbre. Quand il avoit faim; il avaloittout ce qu'il trouvoit devant luy, cuict, ou non -^.uict, ou chair, ou oignons, du gland, des fraises, des noix, des chastaignes, des nèfles, des meures, des pommes, des cormes, des prunelles, et des grateculs. Il dévore tout, et son estomach comme celuy d'une Austruche consommeroit Tac er. Tout ce qu'il beuvoit estoit ou l'eau d'un baing, ou de quelque fosse, ou du vin doux, ou rude, selon qu'il le rencon troit, Berthe avoit cependant espousé une femme nommée Dine, de laquelle, l'ayant promptement engrossée, il avoit un fils nommé Zambelle. Mais 1 an d'après son accouchement, à grand peine estoit-il accomply, qu'icelle mourut de maladie. Ce qui apporta à Balduine un grand ennui. Ainsi Berthe demoura sans espouse, lequel Balde, reconnoissoit tousjours pour son père, et Zambelle pour son frère. Berthe les envoioit tous deux ordinairement aux champs avec sa vache et ses chèvres : mais le sang, dont estoit sorti Balde, ne pouvoit porter tels empeschemens. La conduite des chèvres, ny la hantise du village, ne luy plaisent point, et, au lieu de s'employer à tel exercice, dès le matin il s'en alloit en la ville de Bianorée, laquelle luy plaisoit lant, qu'il n'en pouvoit sortir. Bien souvent ne revenoit à la maison que sur le soir, rapportant quelquesfois ses habillemens deschirez, et des coups à la teste. Ce petit maling, ainsi qu'est la coustume des enfans, maintenante coups de pierre, maintenant à coups de poing, se combattoit avec ses pareils, voire contre plus grands que soy, taschoit d'en emj.orter l'honneur, et desiroit et s'efforçoit de se monstrer devant un chacun estre le premier avant tous compagnons. Et ne faut pas que vous pensiez qu'il l'ut le dernier à aller au combat; mais avec sa voix puérile s'escrioit comme brave et hardi par dessus tous les autres, les provoquant. Il avoit la dextérité de se guarantir de plus de cent coups de pierre, et ne failloit gueres d'en donner autant sur \V' te.*-te de ses ennemis. Balduine cependant avoit acheté un petit livret pour luy apprendre son A, B, C; mais avec iceluy Baldiî n'alloil jamtiis à l'eschole que malgré soy, et ne falloit pas penser que la mère, ou aulre maistre d'eschole