LIVRE III
de pierres, que tourner le dos à la semblance d'un couard. Enfin, telle bataille finie, il s'en retourne aulogis, tout baigné de sang, se rue sur les premiers œufs qu'il trouve, d'une partie desquels il fait un retraintif sur sa playe, et de l'autre il appaise sa faim. Mais sa mère, le voyant en tel équipage, s'attriste fort, et l'amitié qu elle luy portoit la fait désespérer de luy. « Mon fils, mon fils, dit-elle, je te prie pourquoy te tourmentes-tu tant? Ha, pour l'amour de Dieu, arreste-toy : laisse là ces pierres : quitte ces batteries ! 11 semble à te voir que tu ayes une face de Diable, tant tu es deschiré, et as la face toute plombée de coups. » Balde luy respond : « Voulez-vous, ma mère, que je souffre qu'on me die que je suis bastard, un mulet, un souillon de cuisine, un fils de putain? Perdrny-je ainsi notre commune renommée? Ya-ilun outrage pire queceluy-cy? Vous vous souciez trop peu, ma mère, de l'honneur de nostre maison. Je me veux bien vanter que je ne suis seulement si outrageux, que je n'aye bien aussi la puissance de ronger le cœur à tous ceux, qui me voudront appeller bastard, ou dire que vous estes putain. Mon père Berthe est-il connu, pour l'honneur duquel j'exposeray tousjours cent vies. Appaisez-vous, ma mère, je vous prie : que vous sert de tant pleurer? Permettez que je m'exerce en ces combats de fronde, afin que par cy après je m'exerce à chosesplus grandes. J'abbats autant de garçons, et les mets à l'envers, qu'il s'en présente devant moy, n'ayant aucune force ny aucune reigle d'escnmerie comme j'ay, et desjà on m'appelle Paladin, aucuns un Géant : car pas un ne se peut parangonner à moy en la façon de guerroyer. Avant tous les autre-s, je lance plus de mille cailloux : et neantmoins, ma mère, me voilà sain et gaillard. Il se présente à moy des honnestes personnes, qui prennent plaisir à m'apprendre, comme il faut que je me gouverne en telles guerres, quand ils me voyent délibéré* et que je m'appreste de me trouver à telles meslées pour faire à coup de pierres, de baston, ou de poing. Et nous nous devons resjouir de cette bonne fortune plus que de me voir mener des chèvres aux champs, et vous, des oyes. » Balde parloit à sa mère avec si bonne asseurance, qu'icelle pleuroit et rioit tout ensemble.
Cependant un jour vint que la ville de Mantoue estoit toute confite en joye. Ce jour fut le premier de May, auquel dès le matin chacun fait planter devant sa maison de hauts
arbres et rameaux, lesquels on nomme May, à cause du moys. Le peuple suit les charettes par les rues, chargées de tels rameaux, lesquels sont tirez çà et là par des bœufs couronnez, et ornez de longs festons de roses. Au dessus d'icelles on fait un haut amas de feuilles d'oranges, de myrte, de lauriers, de brins de marjolaine, de rosmarin. On y void toute espèce de peupliers, d'ormeaux, de chesnes, de lierre. Du haut pendent mille petits floquets, et autres petites gentillesses faites de papier, qui au vent sont poussées çà et là. Au dessus de ceste mommerie on void Gupidon ailé, qui est un enfant bandé par devant les yeux, lequel détache de son arc plusieurs flesches d'un costé et d'autre. Une troupe de filles suivent après, porlans leurs cheveux tressez et couronnez de fleurs. Icelles portent en des paniers des œufs, et vont ahantant par la ville.
Balde, se meslant parmy telles bandes, chante comme les autres, et, voyant qu'on partageoitces rameaux, en voulut avoir sa part jusques à un brin de fenouil, et crie tout haut : « Vous me devez les premiers honneurs ; je veux estre de la première partie. » Et, après icelle, il vouhit encore estre de la seconde. Mais, arrivant de fortune près de Sainct-Leonard, il entend plusieurs garçons faire un grand bruit pour divers jeux à quoy ils s'esbattoient. Les uns avec des noix taschoient à abattre une pièce d'argent, qui estoit assise sur le bout du manche d'un Cousteau fiché en terre : les autres jouoyent à la balle: aucuns avec un fouet faisoyent tourner et promener le sabot : autres avec la course sautoyent à trois pas et un saut. Balde jette incontinent son casaquin à bas, et, estant en chemise, commence comme les autres à sauter. Mais il feint ne pouvoir franchir la marque, et fait semblant de ne pouvoir tenir son pied en l'air; et^ ayant un peu serré la boucle de sa ceinture, et osté ses souliers, et quitté son bonnet, ayant retenu le cordon, lequel en façon de bande lui reserroit ses cheveux, commence à prendre sa course si légèrement, qu'à grand peine pouvait-on voir sur le sablon aucun vestige de la plante de ses pieds ; et asseurant fermement le pied droict, et courbant le gauche, sembloit estre eslevé en l'air comme un petit aigneau, ou comme un chevreau, qui à la sortie de l'estable court, et fait mille bonds sur l'herbe. Du premier saut, il s'advance de six brassées : le second est plus court, mais plus ferme : et au