‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 62 sur 238 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

son entendement; mais eguise son esprit, et donne ordre par son art à fendre les ondes, faire tenir son vaisseau ferme sur icelles : ou les éviter. Ainsi Balde, voyant ces pierres venir droict à luy ou par haut, ou par bas, maintenant baisse la teste à gauche, et à droite, maintenant ouvre les jambes, ou en levé l'une, ou la met sur l'autre. Et; parce moyen, il évite quelquesfois en un instant plus de cent coups de pierre. Ce combat dura plus de trois heures, et le peuple, qui voyoit celte querelle, s'en emerveilloit fort.

Or le Capitaine, et le chef de ces assaillans, ayant le cœur despit, vouloit faire la sépulture de Balde entre ces tuilles et tuilleaux, qu'on luy jettoit, et s'advance fort sur luy. Balde luy crie : « Arreste-toy : si je te romps la teste, ^{ue sera-ce? Ce sera à ton dam, je t'en avertis. » Mais ce poursuivant ne se soui'ie de ce qu'on luy dit, et ne prend garde s'il estoit suivi de ses compagnons.

Alors Balde ne l'advertit plus de prendre garde à soy ; et, sans se soucier du saye et du bonnet de velours qu'avoit l'autre, prend une grosse pierre, et luy lançant en l'estomach d'une violence aussi grande que si elle eust esté jettée avec une fronde, le met par terre, et pense-l'on soudain, qu'il soit mort; dont les autres garçons estonnez monstrent aussi tost les talons.

Balde n'arreste gueres non plus en place, et se détraque par cy par là jusques à ce qu'il se veid seul, et maistre de la campagne, où lors il reprint haleine, et, marchant plus à loisir, tiroit droit à Cipade. Il advint qu'un certain vassal, et subject de cet enfant qui avoit été ainsi griefvement blessé, ouit ce bruit et clameur : ces vaultneans de sergens Tappeloient Lancelot : mais ceux qui ont eu meilleure connoissance de ce faict, le nomment Slandegnoque, qui veult dire lancebeignets. Cet homme estoit d'une corpulence tort difforme et ressembloit à Manbrin le géant, n'ayant qu'une petite teste de linotte sur de grosses épaules : et eust-on dit que ce n'estoit point la sienne propre, mais une qu'il eust emportée au gibet. Ce compagnon estonnoit tout le monde par paroUes, estoit un bravache, un maslin, un tailletout, lorgnant tout de tort et de travers. Il monstre le poing, puis desgaine sa dague, e' entourne son manteau au bras. Cesluy-cy avec ses braver.es poursuit Balde, et en courant crie : « Prenez le larron, rail n'eschappe ! Prenez cepen-

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darf, qui a rompu et cassé la teste au conte Janorse ! » A cette rumeur, le peuple, qui se trouvoit à la rencontre, tasche à arrester Balde. 11 est prins incontinent. Mais aussi tost il se desveloppe d'eux, comme fait l'anguille qu'on ne peut pas retenir aisément. Lancelot toutefois court tousjours après, comme fait un mastin après un gentil lièvre, ou comme un asne après un chevreuil, ou bien comme un gras bœuf, qui tasche à course d'abatre le cerf. Balde, estant sorti les portes de la ville, à un traict d'arc d'icelles, rengaine son espée, et s'efforce de gagner le logis. Lancelot, déplaisant au possible, à force de courir, met la main sui le dos de Balde, comme le mastin, qui se jette laschemenl sur un petit chien. Balde, se représentant soudain les chevalereux faicts de Roland, roule sa cappe à l'entour du bras gauche, et de la droite tire son estoc, et en fourre la pointe dedans le nombril de Lancelot. J'ay veu autrefois abbatre par le pied un grand arbre pour raison de son ombre, qui nuisoit par trop aux bleds qu'on semoit auprès : mais iceluy ne faisoit pas plus de bruict en tombant, comme feit cet homme grand debrideur de pain en son vivant. A grand'peine Balde avoit-il peu tirer son espée du ventre de Lancelot, qu'il void une bande de sergens accourir versluy. Ce qui luy fait redoubler le pas, et en galoppant gaigne enfin la maison de sa mère. Balduine, voyant son enfant tout en sueur, et estant toujours en crainte et en peur de son fils, autant que peut eslre le lièvre, une couleur plombée luy venant au visage, s'écrie : « Où fuy-tu ? D'où viens-tu? Qui t'a fait ainsi courir? Di-moy, gentil danseur, dy, jeune poulain? Pourquoy, malheureux, me fais-tu tous les jours mourif? » Balde luy res^-ond : « Voulez-vous que tousjours j'endure mille torts, qu'on me fait? que je boive mille hontes, mille travaux, qu'on me donne ? Suis-je un asne pour ainsi exposer mon eschine à estre grattée par des polirons et maroufles? Je ne me soucie gueres de pnrolles frivoles : parlent qui voudront parler, je n'endureray jamais une seule chiquenaude, ny qu'on me touche du seul ongle- Du dict au faict il n'y a pas grande dislance pour moy : que les hommes causent, babillent, fiantent, je ne les estima pas plus que pulces : je ne crains pas les chiens, qui jappent et abbayent de loing. La peau ne se deschire point par seules Ijaveries. » La mère luy dit derechef : « Mon fils, tu ne s(;ais pas le proverbe, tu ne sçais pas que le

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