LIVRE III
grand poisson engloutit le petit. Ne va plus à la ville, et ne vueille délaisser ta mère : car je t'asseure que si tu ne laisses ces querelles^ ces combats, ces batteries, que tu vivras peu. » Balde luy respond . « On ne peut mourir qu'une fois, et n'y a moyen de résister au destin : on n'y peut rien apposer au devant. Que sert de nous rompre icy la teste après tant de raisons, puis qu'un chacun a son heure bornée? Mais, je vous prie, ma mère, ne vous toui'mentez tant : le Diable n'est si laid comme on le figure. » Pendant ces propos, il regardoit souvent derrière soy, dont la mère entre en soupçon de son faict, et se travaille grandement en son ame. Voicy le Prévost accompagné de ses sergens, qui entre en la court de Berthe, et commande de prendre Balde, et le lier avec cordes pour mener devant le Juge, s'esmerveillant grandement, et tenant à grand miracle qu'un aussi petit enfant avoit peu tuer un géant. Berthe pour lors estoit absent delà maison, il y avoit desjà un long-temps. Balde, ne se voulant laisser ainsi prendre, donne de son espée en l'aine d'un sergent, coupe le bras gauche d'un autre ; et voulant un d'iceux s'advancer sur luy pour le saisir, il luy donna un vilain revers. Ho! pensez quelle estoit sa pauvre et craintive mère, le voyant entre tant de sergens, entre tant d'espées nues! Elle le jugeoit mort, et taillé en pièces; mais cette femme misérable et malheureuse saisie de si grandes douleurs, le cœur luy refroidit si fort, qu'il estoit en glace. « Ha! » s'escria-t-elle, par quatre fois, et appela à haute voix Guy, donnant un suject de descrire sa fortune par une histoire tragicque : laquelle, estant descendue d'une si grande race, perd ainsi misérablement la vie, sortant pour lors, de duëil et d'ennuy, son ame hors de son corps : et voilà quelle fin donna l'Amour à une telle Princesse. Cependant toute la bande de ces sergens, s'estant jettée ensemble sur cet enfant, l'arrestèrent ; et estant bien garotté, l'un d'entr'enx le portoit sur son dos : mais ce garçon se secoue, se demene, taschant à rompre, ou desnoûer ses cordes, se travaillant en vain : car les cordes, qui pouvoyent arrester un taureau, estoient celles avec lesquelles ils avoient lié cet enfant de sept ans. Or, estant la cholere naturelle grande en luy, il prenoit avec les dents le col et les oreilles de celuy qui le portoit. De fortune, à l'heure mesme, arriva là le joyeux Sordelle, qui de Motelle revenoii à la ville. Iceluyj ses gens marchant
(levant, estoit à cheval, estant desjà daage, non toutefois encor débile pour sa vieillesse. Il n'avoit encor perdu aucune dent, il ne crachoit point des huitres, ny ne jetloit des cailles par derrière. Il advise cet enfant lié par les pieds et par les mains, lequel avec tant de tumulte on menoil devant le Juge, en la forme et manière que ces malotrus de l'royeus au temps passé trainoieut Sinon au Roi Priain. Iceluy arreste sa haqueuée, et fait commandement à ceste trouppe de demeurer, et à ces sergens, s'estonnant fort d'en vou^ d'iceux blessez, et s'enquiert d'eux roccasion, s'esmerveillant comme un enfant, à grand'peine pouvant encor parler et cheminer, fut ainsi lié comme un larron, et comme un meurtrier. Le Prévost luy compte tout le faict : mais cet enfant, ayant tousjoure un hardy courage et bonne parolle, parla à Sordelle en cette sorte : « Mon gentilhomme, je vous prie, que vos oreilles daignent ouyr en peu de mots la cause d'un pauvre orphelin. Noslre différend ne sçauroit estre vuidé par devant un meilleur Juge. La renommée de Sordelle est notoire à tout le monde, qui pour le zèle de la justice mesprise tout or et argent.
« Dictes-moy, Seigneur Baron, premièrement si contre tout droit aucun vous vouKit enlever la bourse ou la cappe, la lairriez-vous ainsi aller? Il y a bien plus fort, si aucun vous assailloit en pleine rue; vous menaçast, et, qui plus est, voulut vous mettre l'ame hors du corps, voudriez-vous endurer ce faict, et retenir vos mains jointes ensemblement par courtoisie, et faire d'icelles, comme moy enfant je fais, quand ..e bénis la table avant disner? Seriez-vous tel, qu'on vous feit ainsi une barbe de foin? Il y avoit un facquin, auquel je n'avois fait aucun desplaisir, et vous prie m'en croire, et ne luy en eusse fait, s'il ne m'en eust donné le premier. Il n'a pas eu honte de me poursuivre plus de trois mille pas, en intention de m'oster la tête de dessus mes espaules. Pourquoy Nature donne-t-elle des piedsàlhomme, un cœur, une main? Je m'eschappois de luy à courir; car les pieds ne sont que pour cela. Mais, voyant que je ne pouvois éviter par ma course sa rage, je m'assoure le courage, ainsi qu'avec iceluy nous surmontons tout péril. La main, qui sert de ministre au cœur, que fcroit-clle alors en une nécessité si urgente? Pordroit-elle le temps, sans gratter sa rongne, et chei-cher au soleil des poulx en testée Don nezon jugement selon vostre bonne équité : vous sçavez les