‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 64 sur 238 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

ordonnances et statuts de la Table Ronde. Si j'ay tort, qu'on me donne la i)eine : si aassi j'ay raison, vous m'adjugerez le droit comme équitable Paladin.» Ce Baron fut fort émerveillé des propos de ce jeune enfant, et soudain pourpensa en luy-mesme qu'il seroit un jour un vaillant personnage, l'uis, dit à ces sergens : « Il n'y a soubs le ciel personne qui soit de moindre valeur que vous. Quelle honte est-ce cy ? Tost, à qui est-ce que je parle? Ostez ces cordes à cet .'ufant, et ne vous en faites point dire deux fois la cause, afin que n'appreniez, qui est Sordelle. » Le Prévost lui dit : « C'est nostre charge d'obeyr au Sénat, et ne faisons ne plus ne moins que portent ses commandemens. > Pendant ceste controverse, au bruit d'icelle, le peuple s'amasse de toutes parts. Sordelle voulant bien conserver son honneur, et ne s'attaquer autrement avec cette canaille de sergens, il se tourne vers aucuns citoyens là presens, et avec soubriz dédaigneux tint ce langage : t Ces sergens-cy sont grands poltrons, et rien que pouilleux : ce sont gens dignes de mourir avant que naistre, afin qu'ils ne mangeassent point aussi le pain, et avallassent aussi le vin sans l'avoir mérité.

« La coustume de ces sergens n'est pas de combatre contre quelqu'un, s'ils ne le voyent sans espée. Car, si aucun leur fait teste se préparant à tirer l'espée, incontinent ces coquins se retirent comme font les poulets voyant le Faulcon. Mais, si un pauvre homme va de nuict par la ville, et porte avec soy, ainsi qu'est la coustume, quelque peu de lumière, que font ces larrons, et avaleurs de merde? Ils envoyent un des leurs devant, pour tuer la lumière de cet homme, et luy arracher sa lanterne. Ce fait, ces vautneans tirent leurs espées de plomb, et faisant sonner leurs boucliers, environnent ce pauvre homme dégarni d'armes, le despouillent, le volent, et luy lient les mains : mais, s'il leur donne en tapinois ce qu'il a peu embourser de monnoye pour sa journée, ils laissent aller ce misérable garni seulement de cholere, ne luy demeurant aucun denier qu'il avoit gaigné tout le jour à batire la laine, ou tirer de l'estam pour se sustenter, et sa petite famille. Le Prévost, pour luy faire perdre manteau, chausses, et chemise, le menace de le mettre entre les mains du bourreau. Telle faute vient des Juges, lesquels doivent envoyer au gibet tels larrons, netloyer les chemins des assassinateurs, faire mourir et

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exposer par quartiers les voleurs et guetteurs de chemins, y estant excitez par la voye de justice, et non pour farcir leurs ventres et amasser de l'or.

« 0 combien voyons nous de pauvres personnes qui n'avoyent rien, et qui n'avoyent un sol en bourse estre pendus au gibet! Nos ministres de Justice n'ont noint toLitesfois à présent cet esgard : car, pendant qu'ilf. succent leurs bourses et espuisent les escarcelles, ilssecjndent les malheureux deportemens de leurs ministres. Va ostent l'espée à la Justice, brisent ses balances., chie.it sur le Droict, et tournent le cul aux loix. Ha! combler ceste canaille de sergens meriteroit mieux estre mené' .'au gibet, que ceux-là qu'ils y mènent! He ! pourquoy donae-on permission à tels chiens de porter espée, estant défendu aux autres d'en porter à leurs ceintures? Le Prévost, les sergens, portent seuls des armes pour desgagei et voler les personnes. Aussi, les vaiilans hommes, et ceux (jui sont de bonne maison, ne veulent aujourd'huy porter espée à leur costé, de peur qu'on les estime sergens. S'ils vont prendre quelque malfoicteur, ce ne leur est assez de l'arrester, mais soudain le volent : l'un prend le manteau, l'autre se saisit du bonnet, un autre le casaquin, leur estant d'avis qu'à eux seuls le vol est permis. Il n'y a au monde impioté i)lus cruelle. Ils sont instituez pour chastier les meschans : mais, estant insatiables, ils tuent les hommes soubs le manteau de justice: et avec le sang et la vie emportent le bien. Au contraire, ceste canaille avaleuse de pain., quand la jeunesse courageuse s'esbat de nuit allant çà et là cherchant compagnie, ou donnant quelques aubades à leurs amoureuses avec le luth ; ces sergens-cy, oyant le son des cordes, et avec le chant un frit frit de leurs armes; et voyant à une petite lumière reluire leurs Jacques, ou cuirasses, ou rondaches, incontinent ils se retirent à quartier, et courent comme beaux diables, disans en eux-mesmes : Il n'y a rien ici à gagner pour nous. »

Sordelle, ayant fait ce discours, commanda derechef à ces satellites de lascher Balde. IjC Prévost soudain luy obeist, fait destacher les cordes, et ne se le fait dire trois fois. Et puis se letire, n'aiant jamais eu la hardiesse de faire récit au Sénat de cet acte, de peur d'en estre reprins. Balde ayant un gentil naturel, un cœur doux, et un bel esprit, un courage asseuré, une bouche diserte, remercia

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