‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 71 sur 238 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

où il passe, escumant entre ses dents d'une escume grosse et sanglante. Ainsi Tognazze s'encouit comme furieux à la ville, montant droit au Palais, se pi esente devant le Podestat; et là par bons argumens, et par le point de raison, et par plusieurs tesmoings, prouve, que Balde est celuy, .qui de droiet, froid ou chaud, doit estre pendu. Et, en après comptant sur ses doigts, il montre clairement que Balde n'est point fils de Berthe: mais que, suivant le rapport des plus vieils, il vérifie que Berthe receut un jour en sa maison un pauvre passant, las du chemin, lequel menoit avec soy une vache à deux pieds estant empreinte, de laquelle il laissa Berthe chargé et s'enfuit soudain. C'est celle qui a engendré Balde, mais plustost engendré un diable, lequel avec sa croissance a tousjours depuis estimé Berthe estre son f)ère, et jusques à présent a tenu Zambelle pour son frère : maiS; après que la mère en crevant par le fondement est morte, et que Berthe avec sa femme a rendu l'esprit, ce gentil voleur s'est lait seigneur par force de tout leur bien, lequel, comme il est tout notoire, appartient à Zambelle. Balde, neantmoins, à tort ou à droict, en veut avoir seul le gouvernement et consomme tout aux tavernes, et après les putains. Cependant Zambelle tous les jours travaille avec sa trenche, sans pain et sans vin, et. ne mangeant rien, se laisse manger aux poux. Alors Gaioffe, qui estoit le Prêteur et Podestat, assemble les plus sages. Ce Gaioffe estoit un vray tyran de peuple. Il avoit eu une fois et songé une telle vision: qu'un seigneur, venant à luy de la part de Mars, et luy secouant sa teste, l'avoit appelle second Franecator, un au're Camille pour sa patrie, et pour le peuple: delà ce veillaque, ce poltron devint cruel, et craignoit fort Balde, et ses amis, estant jaloux de sa puissance. Jour et nuict il affinoit et aiguisoit son entendement avec meschantes et malheureuses pensées. Il fabriquoit en l'air plusieurs chasteaux, comme ont accoustumé de faire les tyrans, qui n'ont aucun noble cœur, et avoit tout son soupçon sur Balde, lequel, pour la grandeur île son courage, et pour sa vertu généreuse, s'esttut rendu très agréable aux plus grands et au peuple. Ce Gaiofle, ayant peur de perdre son authorité, imitant le vieil renard pelé, controuve mille finesses, mille meschancetez, ramasse des occasions, sup}»ose defauxtesmoings : fait respandre parmy le peuple des menteries contre Balde, faisant par ce moyen peu à peu grand tort à

sa réputation : et rend ce jeune homme si mal notté, qu'enfin par tout on parle fort mal de luy, et est entre le peuple en mauvaise estime. Cest occasion se présentant encor, Gaioffe assemble le Conseil, pensant bien faire mourir Balde. Toute la troupe des Praticiens et Sénateurs de Cipade s'assemble au Sénat. Ce lieu est un quarré, lequel maintenant on appelle Salle, grand, et spatieux, pour contenir plusieurs bancs, le peuple et les Sénateurs. Au haut d'iceluy est le siège d'ivoire de Gaioffe, environné d'estaffiers, et spadassins. Là se sied ce Juge à la facesevere, ayant tousjours soif du sang de quelque innocent. Il n'y a point faute autour de luy d'accusateurs, ny de macquereaus, ny de flatteurs, ny de plaisanteurs; et avec telles gens est meslée la discorde, remplissant les oreilles de Gaioffe de mille menteries avec ses cent langues. Après que tous ces illustres Sénateurs eurent prins place, on fait retirer la canaille, et fait-on fermer les portes. Et puis Gaioffe, faisant signe de la leste, et de sa main, à ce qu'on eust à faire silence, commença ainsi à parler: « Vous autres messieurs les Conseillers, et pères de la patrie, qui estes assis icy autour, qui vous estes présentez en ce lieu à la convocation de nostre bedeau et huissier, vous demandez pourquoy nous vous avons icy appelez au son de la cloche? Vous sçavez, et n'estes par vostre sçavoir ignorans, que je fais tout, que je dispose tousjours de tout, que je traite et administre toutes choses : non pas que, par aucune paction ou ordonnance, j'y sois obligé ; mais la seule amitié, et la seule estime que vous avez de moy qui suis vostre Roy et Prêteur, opère cecy en moy, comme estant et dépendant du devoir d'amitié. J'ay jusques à présent celé en mon cœur un meschant homme (comme souvent il convient à la prudence d'un qui gouverne), mais sa misérable mère vous l'a fait cognoistre n'estre qu'un teigneux, ainsi que rexi>erience vous l'a montré. Car vous sçavez dès longtemps quelles et combien grandes sont les meschimcelez de Balde. En ses voleries et rapines, il n'y a aucun but ny fin. Quand il est parvenu à l'aage virile, il a aussi tost commencé à s'accompagner de couppe-bourses, de mâchefers, et de taillepiliers, lesquels nous appellerons mieux à propos taille-bourses. Il s'est fait chef d'iceux, surpassant en meschanceté tous les autres. Et le soustiendray-je? l'endurera y-je? Ce ribaud abusera-t-il ainsi de ma bonté? Qui a-il

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