‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 77 sur 238 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

s'y amassans pour leurs affaires particulières, des taverniers, des hosteliers, des Juifs, des paysans contraints d'y venir, des sergens, des fermiers, des leveurs de daces, des solliciteurs, des gentilshommes, des rufiens et putaciers. Le siège du Juge est entouré de tels marchands. Les plaideurs, avec leurs crieries, font esclatter le plancher. Ils n'allèguent en cholere que Jason, Imola, Bartole *, et autres» et semblent avec leurs paroUes picquantes se vouloir percer l'un l'autre. Sans aucun respect, ils se disent mille vilenies: mais telles parolles ne sont ny flèches ny balles: car après ils sont amis plus qu'auparavant, et pour recompense ils font bonne chère ensemble. Les sergens vont desgager les paysans, et bien souvent sont garnis de bonnes bastonnades, au lieu d'autre chose. Ces paysans, laissans leur marre à la maison, s'en viennent au matin en la place avec leurs adjournemens ou libelles. L'un a accusé cestuy-cy, un autre est adjourné et cité, l'autre est arresté prisonnier: ils s'efforcent les uns et les autres de mettre hors de leurs bourses ce peu de deniers qu'ils y ont; ou, s'ils ne desboursent, incontinent on les meine en prison. En tout ce lieu, on ne tend qu'à l'appast de la bourse, car tous sont poussez d'une envie desb^rdée de gagner.

Balde, estant en ce lieu et représentant la personne courageuse de Renaud, fait branler tout le Palais. Passant par la ville, il l'avoitveuë quasi remplie de grand nombre de soldats. Cela luy donna à penser qu'il avoit esté déceu, ou qu'on le vouloit faire Capitaine et conducteur d'iceux, ainsi que le Sénat lui avoit escrit; il prend garde à soy sur ce doute. Ha, combien les trahisons apportent de nuisance et de dommage à un maistre et brave guerrier! Celuy qui

i Ces noms sont ceux de trois des plus illustres jurisconsultes de l'Italie au moyen âge, Bartole, mort en 1356, après avoir professé le droit à Pise et à Perouse, a conservé une célébrité qui dure encore : son nom est parfois cité ; il est vrai que ses ouvratres, recueillis en onze volumes in-folio, ne sont jamais ouverts.

Ambroise Jason de Maino, né à Pesaro en 1435, mort en 1509 à Pavie. oii il avait professé le droit avec le plus^grand éclat, a laissé une foule d'écrits qui ont été publiés séparément et dont on a pris la peine de réunir une partie à Venise, en 1590, en neuf volumes in-folio

72 HISTOIRE MAGGARONIQUE.

d'une seule rencontre renverse plusieurs esquadrons est neantmoins aucunefois àtlrappé par la trahison d'un seul. Ainsi le lion, qui de sa dent deschire sangliers et ours, est quelquefois tué par la dent d'une bcleUe. Il y avait un soldat caché derrière un gros pillier, et, ayant tousjours l'œil sur Balde, se conlenoit le plus qu'il pouvoit. Le Presteur Gaioffe avoit ourdi ceste trame, et pour icelle avoit accordé à ce soldat une grande couppe pour boire. Iceluy, ayant veu Balde passer la poite, le suyvit pas à pas, sans faire aucun semblant, et sans bruit, comme fait la nuit le larron avec ses souliers semelez de feutre. 11 marchait sur le bout des pieds ; passant à costé gauche de Balde, il advise soudain la garde de son espée estre descouverte, et s'advancer un peu, assez pour estre saisie. Ce compagnon l'agraffe, aussi soudain que le chat grippe la souris avec ses ongles, et la tire hors du fourreau. Mais la fortune d'un traistreest tousjours brefve, et l'heur d'un meschant ne dure gueres; car cet homme saisi d'un si si bon gage et s'encourant bien viste avec iceluy, pendant qu'il pense estre jà sauvé, Balde, prenant sa course, joint ce ribaud et luy baille du pied si grand coup par le cul, qu'il le l'ait tomber plus de cent pieds de haut par une fenestre, qui d'adventure estoit ouverte, et là fust brisé contre le pavé et estendu aussi plat qu'un tourteau. Mais, toulesfois, peu profita à Balde la mort de cestui-cy , car, en le perdant, il perdit aussi son espée. Alors un petit sergenleau se présente devant luy et ose assaillir ce brave guerrier; mais Balde, sautant en arrière et puis s'advançant, luy donna si grand coup sur l'oreille, qu'il luy feit tomber de la bouche toutes les dents, et lejetta du coup si rudement contre bas, qu'il se rompit la teste sur le pavé. Soudain toute ceste canaille s'esleva, et les embusches se descouvrirent, la ruse fut toute notoire; on s'escrie de toutes part: « Là, là, prenez garde cy, gardez là, retirezvous; la vieille corneille est enfin prinse uu nid, la souris est attrapée. Demeure, pendart, demeure! car nous te voulons cnchaisner comme un larron. » Faisans tous une telle clameur, chargent tous lourdement cependant sur le dos de Balde, avec perches, basions, fourgons. Le pauvre Balde se void saiië aide, et, de bonne fortune, il tenoit en main une grosse baguette, laquelle il souloit porter, et avec icelle il relcvoit leurs coups, et, se jettant légèrement çà et là, résiste le mieux qu'il peut; et, pendant qu'il saute ainsi ep

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