‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 76 sur 238 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

meurez noyez en l'eau. Tout le pays d'allentour, monts, palus, lacz, sont couverts d'armes. De là se sont advancez six mille hommes, qui brûlent tout, passant le lac de la Garde, sans qu'aucun s'y oppose, et la forteresse de Malherbe ne leur a donné aucun empeschement, laquelle, avec ses canons, pouvoit tout autour chasser d'auprès d'elle tels taons; mais, comme lasche et couarde, n'a fait que baver, et, tremblant de peur, a fait semblant d'avoir autre affaire; et, quand elle eust pu mettre à fonds tous les vaisseaux de ces AUemans, elle s'est retenue, la teste en un sac, en se gratlanl le ventre. Sirmie se couche contre terre, comme la caille, quand elle entend les sonnettes de l'espervier. Et combien que ceste isle soit environnée de plusieurs rochers, nenntmoins la peur breneuse l'a rendue faitneante et de nulle valeur. Ceux de Desenzan de Revoltelle n'ont aussi aucunement tiré; et de mesme Pesquiere, d'où sourd et vient le fleuve de Mince Mantouan. L'artillerie de la forteresse de Monicque s'est contenue en sa rouille. Padenghe n'a voulu venir aux mains avec telles gens. Les murailles de la villeancienne de Lonat onttremidé de peur; mais Solpharin, situé sur une haute montagne, trop audacieux en ses injures, voulant s'opposer aux ennemis, s'en est repenti, et en a porté la peine cruellement: ceux qui estoyent dedans, pour empescher que ces Lansquenets montassent, jettoient du haut à bas de grosses pierres. Enfin, estant forcez, il ont esté passez au fil de l'espée, et ce chasteau a esté brûlé, lequel à ceste cause nous pouvons bien encore appeJler Solpharin; car il a esté consommé ainsi que le souphre, et a servi, à toute la campagne des environs, d'un haut falot. La gentille Capriane a fait un beau traict, pour se garentir; c^r elle envoya trente barils de bon vin pour enyvrer ces Alemans: et par ce moyen elle a appaisé leur furie. La ville de Gody, y commandant ce vertueux Sordelle, ne vaut donner passage à ces trouppes. Mais estant bien munie d'hommes et de vivres, jour et nuict faict vomir feu à ses canons. »

Comme Spingard faisoit ces comptes, Gingar, avec un soubris, accompagné de cholere: « Ha, dit-il, combien une mensonge a de peine à se couvrir ! w Et puis, se tournant vers Balde, lui ditr « Ne va point, crois-moy, à ces trompeîirs ; ils tendent^ et n'en doute, ils tendent des rets pour prendre les mouches » Fracasse, rompant le propos de

70 HISTOIRE MAGGARONIQUE.

Gingar, secouant la teste, et comme dépité : « OGingar, ditil, les grosses mousches passent à travers les toiles de* araignées. Que musons-nous ? Allons tout de ce pas à la ville. Si les araignées filent leurs laqs et toiles» nous passerons à travers, ainsi que les taons.» Là-dessus Balde, qui ne fut jamais retenu pour aucune peur, ne voulut retenir davantage ce courrier, el luy donnant congé, luy dit . «Va-t'en à Milan, et salue Sforce de ma part.)^ Puis il dit à ses compagnons: « Je vous prie, demeurez icy,etqu'aucunde vous autres ne vienne à la ville, si desirez conserver, l'honneur de Balde. Je m'y en va seul dès-à-présent, ou demain matin, afin que je me perde seul, s'il y a delà trahison.» Mais tous ne veulent acquiescer à ses prières, et y répugnent. «Allez, dit-il, allez-vous->en ailleurs, et n'ayez peur de moy.»

Tous demeurent, et Balde s'en va à la ville, où, après que la resolution du Conseil fut faite, Barbe Tognazze avoit amassé une bande de Sergens Prevostaires en un canton de la ville, lesquels, estans bien garnis de rondaches, d'espieux et d'arbalestes, avoient tous bon courage, comme vaillans hommes, d'assaillir Balde par derrière. Tognazze s'estoit fait leur Gapitaine, et, comme brave et hardi, leur monstre l'ordre qu'ils dévoient tenir, et leur disoit souvent : « Or sus, soyez vertueux, et ne craignez rien. Tu te tiendras là, toy, et toy ici, et cestui-cy en ce lieu, et un autre en cet endroit. Tant que vous me sentirez près de vous, montrez-vous vaillans: je seray celuy qui le premier assailliray Balde.» Et en leur tenant tel langage, il se persuadoit desjà de pouvoir subjuguer tout le monde.

Le Baron Balde approchoit desjà, quand sa seule présence feit trembler un chacun. Il marchoit seul, n'estant accompagné que d'un lacquais. Il monte les degrez du Palais, el entre en la salle, en laquelle y avoit beaucoup de peuple. Là ordinairement se fait un bruit et murmure qui estonne les oreilles, et les fait devenir sourdes. Gar en icelle se traitent toutes les affaires des habitans et d'autres. 11 y a bien trois cent bancs, qui sont à des procureurs, lesquels ne font que barbouiller le papier avec leur ancre, et dressent des adjournemcns, et citations fascheuses et cruelles, et vuident les bourses à ces pauvresmalheureux, qui, plaidans les uns coatre les autres, espèrent obtenir tousjours gain de cause mais ceste espérance fiebvreuse ne vient jamais à bout. En ce lieu, on void diversitez dç personne?

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