LIVRE VI
Tognazze le bossn, ne voulant remettre ce négoce, prend incontinent une grande bande du Sergens; et, par l'ordonnance du Sénat et commandement de Podestat, s'achemine vers Gipade, pour mettre à sac toutes les maisons d'icelle, qui estoyent à la dévotion de Balde. L'intention de Gaioffe n'estoit autre, que, après avoir seurement reserré Balde en prison, et sçeu pour le certain que Fracasse le Géant s'en estoit allé, de renveiser toutes les maisons de Gipade, laquelle avoit accoustumé de gratter Bresse, de peigner Gremone, de faire aller Ferrare avec le bissac vuide, et de faire Veronne concilier en se braves, la renommée de laquelle n'estonne pas seulement Milan, Rome, Gennes, les Vénitiens; mais aussi l'Empire, et les peuples et Royaumes de Baccan.
Or Gingar, ayant entendu ceste résolution, se retire en soy-mesme, et amasse tous ses esprits, voulant de bon cœur souffrir toutes choses pour son amy Balde : et cependant qu'on saccage Gipade, et que tout est mis au butin, sa maison fut plus nette qu'un bassin de barbier. Il ne l'ignore pas. Toutesfois il se présente devant les Sergens, et devant Tognazze. 11 jure, et fait de grands sermens, et dit n'avoir jamais eu compagnie avec ce larron de Balde, et, tant qu'il peut, se feint estre amy de Tognazze. Enfin la ville de Gipade pillée et mise à sac, tous ces Sergens s'en revont à la ville de Mantoue, chargez de butin, emportans sur leur dos plusieurs bardes, et touchans devant eux quantité de bestial.
Gependant la femme de Balde, qui s'appelloit Berthe, ayant perdu son mary, et devenue misérable, n'ayant pas à grand'peine un corset pour se vestir, est chassée hors de la maison. Gar, suyvant le jugement, il avoit esté ordonné que la possession des biens de feu Berthe seroit baillée à Zambelle. Mais Gingar ne la veut ainsi délaisser mal-heureuse, ayant si peu dequoy se sustenter, de peur que, se tenant sur un siège, comme on expose la marchandise, de laquelle on espère tirer du proffit, elle tînt bouticque ouverte, si Gingar, par bon conseil et par effect, ne la secouroit. Icelle allaictoit deux fils gémeaux en la maison de son père, et filoit, et gaignoit sa despense. Mais, un jour, la cholere et l'esprit s'augmentant en elle, jette son fuseau en terre, et arrache sa quenouille de son coslé, prend une perche, et s'encourt^ ju maison de Zumbelle, jurant de luy donner
86 HISTOIRE MAGGARONIQUE.
plus de coups do baston que ne font les paysans quand ils battent la paille.
0 quelle misère à toy, Zambelle, si elle te trouve à la maison ! malheur à tes espaules et à ton escbine ; voicy la tompeste, ô pauvre diable, qui te va porter une ruine toute évidente! 0 ! le grand bien pour toy de ce que pour lois tu te trouvas absent du logis! Mais ta femme Lene, ta femme, dis-je, galante, qui se resjouit de t'avoir mari un pou mour, voyant ceste bestc furieuse Berthe accourir à elle, et, en s'escriant tant qu'elle pouvoit, luy dire desjà mille vilennies, et laquelle vouloit, en fichant le clou, battre la selle, puisqu'elle ne pouvoit bastonner le cheval ; Lene, voyant que ce pacquet s'adressoit à elle, bien advisée tire aussi de son costé sa quenouille, à laquelle elle ne faisoit que de mettre une grosse poupée d'estouppes, et voulant ester ceste pouppée, et combattre avec sa quenouille, Berthe commence à remuer sa perche. Lene ne se sentant assez forte avec sa quenouille, et n'ayant promptement autres armes, elle s'en va au feu, et y allume sa quenouille et pouppée, à laquelle, pour estre une matière scche, la llambe print aussi soudain qu'une coulevrine se delasche contre le mur, quand on y appose le feu. Berthe, voyant ce falot allumé contre elle, tournant le dos, s'en va, galloppe, et s'envoUe aussi viste qu'un oyseau; car c'est grand'folie que de combattre contre le feu. Lene, qui remet en mémoire tant d'offenses qu'elle avoit receuës d'elle, la talonne d'aussi près, que faict un espervier la caille, et qu une alouette fuit l'esmerillon ; elle tasche de luy mettre le feu aux cheveux. Berthe s'escrie • « Ma douce sœur, ma bonne cousine, pardonnez-moy : pardonnez, ma sœur, à moy misérable I » Lene la laisse crier, et ne s'esmcut de ses prières aucunement, ses oreilles ressemblans à celles d'un marchant. De la main droite, elle tient haut eslevée sa quenouille brnslante, et de l'autre, pendant qu'elle court, tasche à attrapper Berthe par les cheveux, lesquels pendoyent contre bas, ayant perdu sa coiffe, qui estoit tombée; ou bien par la robbe que le vent faisoit voletter. Berthe tant plus fort advance le pas, et desjà sentoit quelques eslincelles tomber sur le derrière de sa teste, et le feu estoit si près, que, voulant se tourner pour souffler le feu, qui jà tenoit en ses cheveux, la flambe la print par le nez, et estant de ce fort estonnée, court deçà, court delà, comme fait un chat, à la queue duquel on a at«